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Full text of "Campagne de 1812: Memoires relatifs a l'aile droite, 20 août-4 decembre .."

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CAMPAGNE DE 1812 



MÉMOIRES RELATIFS A L'AILE DROITE 

i . 

30 Août — 4 Décembre 



Publiés par Gr. FABRY 

CAPITAINE AU 101 e RÉGIMENT D'iNFANTERIE 




PARIS 

LIBRAIRIE MILITAIRE R. CHAPELOT & O 

IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

30, Rue et Passage Dauphine, 30 
1912 

Tous droits réservés 



CAMPAGNE DE 1812 



MÉMOIRES RELATIFS A L'AILE DROITE 

20 Août — 4 Décembre 



CAMPAGNE DE 1812 



MÉMOIRES RELATIFS A L'AILE DROITE 

20 Août — 4 Décembre 



Publiés par G. FABBY 

CAPITAINE AU 101 e RÉGIMENT d'iNKANTEKIE 




PARIS 

LIBRAIRIE MILITAIRE R. CHAPELOT & C 

imprimeurs-Éditeurs 
30, Rue et Passage Dauphins, 30 

1912 

Tous droits réservés 



CAMPAGNE DE 1812 



MÉMOIRES RELATIFS A L'AILE DROITE 
de la Grande Armée 



I. — Explications du général Tschaplitz 

J'ai souvent tâché d'approfondir les raisons qui ont empêché tant 
de maréchaux et de généraux distingués de la France de justifier 
par des faits éclatants la réputation que leurs talents reconnus 
leur avaient méritée, et le résultat de mes réflexions m'a persuadé 
que la faute ne pouvait en être attribuée qu'au chef commandant, 
de qui il dépend toujours d'apprécier les mérites d'un officier et de 
le placer de manière qu'il puisse déployer ses talents. Si je ne me 
trompe dans cette assertion, nos talents militaires, lorsque nous en 
avons, sont subordonnés au choix que font nos chefs, à la confiance 
qu'ils veulent bien nous accorder. Je n'ai jamais eu assez de préten- 
tion pour m'imaginer que le service ne pût se passer de moi, 
cependant je me crois en droit d'espérer, qu'en remplissant mes 
devoirs avec zèle, je ne dois point craindre d'être oublié, ou moins 
distingué que les autres. Ce principe me paraît d'autant plus juste, 
qu'il est basé sur l'honneur de mon état, sur la justice de mon sou- 
verain, et sur les suites qui sont nécessairement la conséquence 
d'une conduite irréprochable. 

Au commencement de la campagne de 18 12, campagne qui devint 
non seulement intéressante pour un militaire, mais qui devait 
encore animer tout homme d'honneur, je fus placé dans la situation 
^_la plus fâcheuse que j'aie jamais éprouvée. 

(jj. Bien avant la campagne, j'obtins par ordre de Sa Majesté l'Em- 
pereur le commandement de la plus forte division de cavalerie qui 
)V . se trouvât bientôt en Russie, mais je m'aperçus bientôt que quel- 
t) ques régiments exigeaient des soins particuliers et, dès lors, je 

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m'occupai avec les chefs à les mettre en état de partager l'honneur 
et les dangers de la guerre. 

Lorsque l'armée vint se placer à Loutsk, je fus nommé chef du 
4 e corps de cavalerie et j'eus la satisfaction d'être destiné à com- 
mander l'avant-garde de l'armée du prince Bagration. Par une 
fatalité qui m'était particulière, ce général reçut Tordre de disposer 
des régiments qui m'avaient été confiés, ainsi que des généraux 
qui se trouvaient sous son commandement, à l'exception pourtant 
de moi, qui ne me trouvais pas même sur la liste des officiers 
généraux. 

Malgré mes démarches pour connaître la destination qui m'était 
réservée, je ne trouvai personne qui eût pu m'en instruire. La pre- 
mière idée qui se présenta malheureusement à moi, se fixa sur la 
crainte que l'on entretint des doutes sur la réalité de mon attache- 
ment. Cette impression fut trop désolante pour ne pas révolter mon 
âme, et j'avoue que, dès cet instant, mon existence me devint à 
charge, en ce qu'elle avait perdu tous ses charmes pour moi. 
Cependant, fort de mes principes, mon esprit se calma, mais mon 
corps en fut la victime et j'eus une jambe paralysée qui m'obligea 
de garder le lit. 

Néanmoins, lorsque le général Tormasof reçut dans la suite 
l'ordre de me confier la 8 e division, je fis taire mes douleurs et, 
sans considérer la faiblesse de ma santé, je n'écoutai que mon zèle 
pour Je service de mon auguste souverain, pour rentrer de suite en 
activité ; bientôt après nous reçûmes l'ordre de nous mettre en 
marche. 

Le général Tormasof, commandant en chef, eut d'abord des 
observations à faire, la première fut du côté de Vladimir où la for- 
teresse de Zamosc, quoique occupée par une faible garnison, pou- 
vait être soutenue par les élans patriotiques des habitants qui, en 
cas de nécessité, auraient pu faciliter leur entreprise pour gêner 
nos opérations, en enlevant les provisions et les ambulances qui 
devaient nous suivre. Pour cet effet, le général Tormasof fut obligé 
de laisser un petit détachement à Vladimir, avec ordre d'observer 
l'ennemi et de le tenir en échec. La seconde observation était, 
d'après l'ordre de Sa Majesté, d'agir offensivement contre l'ennemi, 
placé alors à Brest et Kobrin. En conséquence, le général Tormasof 
mit le prince Tscherbatof avec sa cavalerie sous le commandement 
du général comte Lambert, auquel il donna l'ordre de longer le Bug 
et de se porter vers Brest, Bulkov et Kobrin. Le général comte Lam- 
bert s'acquitta parfaitement avec le prince Tscherbatof de sa com- 
mission, il surprit la ville de Brest, culbuta deux escadrons saxons 



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qui s'y trouvaient et fit plusieurs prisonniers ; il poursuivit alors sa 
marche jusqu'à Bulkov, à vingt-huit verstes de Kobrin. Le général 
en chef prit un chemin plus court et, n'ayant rencontré aucun 
obstacle, il se trouva le même jour à vingt verstes de cette ville et 
moi, avec l'avant-garde, j'avançai à dix verstes de Kobrin. Le devoir 
et mon zèle m'obligèrent à reconnaître l'ennemi le même jour et, 
prenant avec moi le major du régiment de Pawlograd-Ostro- 
gradski qui se trouvait en avant, je m'aperçus que l'ennemi était 
de notre côté en toute sécurité, et qu'il ignorait même l'approche de 
notre armée. Mon observation fut confirmée par la prise de deux 
patrouilles que je fis enlever ; j'appris d'elles que le général Reynier 
approchait pour renforcer le général Klengel qui se trouvait alors 
à Kobrin, que le général Klengel devait avoir quatre mille hommes 
et douze pièces de canon et le général Reynier dix mille hommes et 
un nombre proportionné de bouches à feu. En me portant en avant, 
j'appris par le seigneur d'un village que le général Klengel avait 
ordre de se tenir à Kobrin, parce que le général Reynier croyait 
venir à temps pour le secourir, mais comme les débris de Brest 
avaient annoncé que nos forces qui s'approchaient de Kobrin étaient 
plus considérables que les siennes, cette circonstance le forcerait à 
quitter Kobrin. A mon retour, bien avant dans la nuit, mes 
réflexions me déterminèrent à faire un mouvement pour couper le 
général Klengel du général Reynier et à lui ôter toute communi- 
cation avec ce corps, d'autant plus que j'étais sûr que le gros de 
l'armée viendrait à mon secours, au cas que le corps de Reynier se 
hasardât de venir protéger le général Klengel, et que d'un autre 
côté, le général comte Lambert, à qui je fis savoir mon projet par 
un exprès, ne tarderait point à arriver. 

Quoique j'eusse l'ordre du général en chef de ne pas m'éloigner 
de lui avec mon avant-garde et d'attendre le général comte Lam- 
bert, je crus cependant de mon devoir d'agir incessamment afin de 
ne pas laisser échapper l'occasion de faire une bonne prise. Il était 
facile de prévoir que, du moment que le général Klengel se verrait 
attaqué par le corps du général comte Lambert, il serait obligé 
d'évacuer la ville pour gagner le général Reyuier, qui se trouvait 
alors à Gorodez, et je résolus d'agir, persuadé qu'autrement, ce 
détachement pourrait nous échapper. 

Une fois décidé, je fis savoir au général en chef l'état dans lequel 
se trouvait l'ennemi et je me mis en marche en envoyant quelques 
escadrons en avant avec le major Ostrogradski, pour amuser l'en- 
nemi, et moi-même, avec le reste, profitant du bois qui avoisinait 
la ville, je gagnai le chemin de Gorodez où je- rencontrai déjà tous 



les bagages, beaucoup de bestiaux et la musique du régiment royal 
escortés par un escadron. 

Après une attaque subite, ils tombèrent tous en mon pouvoir. 
Cette prise prouvait que mon calcul était juste et qu'en effet le géné- 
ral Klengel devait quitter Kobrin ; après ceci, je mis toute mon acti- 
vité à me placer sur le chemin, de manière à lui couper celui de 
traverse du côté opposé de la rivière Moukavets, et je fis passer à 
gué de i'autre côté de la rivière un régiment de cosaques et quel- 
ques escadrons sous le prince Gewahof pour leur couper toutes les 
issues. Pendant ce temps, le major Ostrogradski amusait la gar- 
nison par des attaques multipliées et soutenait le l'eu de l'ennemi, 
qui croyait au commencement ne trouver d'autre force que lui. Aus- 
sitôt que l'ennemi s'aperçut que j'avais déjà mes troupes sur le 
chemin de Gorodez, le général Klengel tâcha de se faire jour, en 
envoyant en avant la cavalerie avec quelques pièces de canon. Il 
était lui-même prêt à les suivre, et, pour cet effet, il plaça deux 
canons contre mes troupes et fit défiler sa cavalerie. Sans perdre de 
temps, je donnai l'ordre à deux escadrons de Pawlograd d'attaquer 
leurs canons et leur cavalerie, et j'eus le bonheur de les culbuter et 
les renverser dans la ville. Mes deux escadrons entrèrent sur le dos 
de l'ennemi. Pour les soutenir, je donnai l'ordre au i3 e régiment de 
chasseurs de rentrer et de resserrer l'ennemi ; soutenu par deux 
pièces d'artillerie sous le commandement du capitaine Braguer; 
le feu devint très opiniâtre, car l'ennemi se défendait avec une bra- 
voure distinguée et ne cédait le terrain qu'en le disputant brave- 
ment. Cependant à la fin, il fut obligé de céder la ville au courage 
de nos troupes et de concentrer ses forces dans un petit fort cons- 
truit par Charles Xli. Je me trouvais dans la ville, lorsque l'aide 
de camp du général eu chef arriva, pour m'avertir qu'il voulait me 
voir et se trouvait déjà dans le voisinage. Ce fut dans ce moment 
que l'ennemi resserré arborait le pavillon blanc. Je n'eus donc 
rien de plus pressé que d'aller rendre au général en chef un 
compte exact de l'affaire que je croyais terminée; mais quel fut 
mon étonnement, lorsqu'à mon arrivée, le général en chef Tor- 
masof, loin de me questionner sur le résultat de mon entreprise, 
me fit des reproches sur ce que je m'étais jeté sur quelques cen- 
taines de malheureux avec un canon pour engager un combat, 
ajoutant que le gain n'égalerait pas la perte ; cette espèce de répri- 
mande m'étonna au point que je ne savais plus où j'en étais, et elle 
m'étonna d'autant plus, que je croyais avoir mérité son approba- 
tion. Me trouvant dans cette position désagréable, je fus forcé de 
prouver au général en chef que, d'après les nouvelles positives qui 



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m'étaient parvenues, les forces de l'ennemi étaient assez consé- 
quentes pour mériter que je hasardasse une entreprise, et qu'il se 
persuaderait lui-même par la suite, qu'il y avait plus d'un canon, 
car j'en avais pris cinq moi-même. 

Après cette explication, le général en chef me témoigna le désir 
d'aller voir la ville, et je l'y conduisis afin que, de ses propres yeux, 
il pût se convaincre de l'exacte vérité de mon rapport. A peine 
étions-nous entrés dans la ville, que le général Markov qui avait 
envoyé un bataillon pour y entrer, vint nous annoncer que le fort se 
rendait. Le général en chef le félicita de cette prise, mais le géné- 
ral Markov eut l'honnêteté de détourner ce compliment, en conve- 
nant que le succès de cette affaire ne lui appartenait nullement et 
que c'était à moi seul qu'on était redevable de la réussite de cette 
opération. Malgré cette circonstance, le général en chef ne m'ac- 
corda point la satisfaction de faire la capitulation avec le reste qui 
se rendait. Je ne pouvais concevoir quelle pouvait être la cause de 
ce nouveau désagrément ; accoutumé à considérer religieusement le 
service et l'intérêt de mon souverain, je croyais qu'on ne pouvait 
être coupable que lorsqu'on ne s'efforçait point de ménager de tout 
son pouvoir le bien du service et l'honneur des troupes et, par 
conséquent, celui du général qui commande en chef. 

L'état des prisonniers a suffisamment prouvé qu'il valait la peine 
de risquer cette entreprise et, dans la suite, le général en chef a été 
enchanté de ce succès. Les grâces que le souverain a daigné accor- 
der pour cette affaire, ont justifié l'effet agréable qu'elle a produite. 

Je me suis donné toutes les peines du monde pour approfondir 
les causes de ma défaveur. J'ai appris enfin, par le général quartier- 
maître, que le général en chef avait voulu ménager cet avantage au 
général comte Lambert. J'ignore si cette assertion est juste, mais si 
elle se trouve conforme à la vérité, il est défavorable pour le souve- 
rain qu'on risque plutôt la perte d'une affaire avantageuse que de 
ne pas la faire gagner par celui qu'on favorise. 

J'ai toujours été lié avec le général comte Lambert dont le mérite 
militaire m'est connu, et nous n'avons jamais ambitionné une autre 
émulation que celle de nous faire valoir par notre zèle pour le bien 
du service, ainsi que le prouve la suite de la campagne. Mon entre- 
prise ne pouvait donc point être motivée par le désir de lui ôter 
l'honneur de cette affaire, mais elle lui en aurait au contraire pré- 
paré le succès si le général comte Lambert s'était alors trouvé plus 
près. J'ignore quel avantage le général en chef Tormasof pouvait 
avoir en vue, en annonçant cette affaire comme une affaire à laquelle 
toute son armée avait eu part, il me semble qu'il est bien plus hono- 



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rable qu'une avant-garde composée de quelques milliers d'hommes 
fasse trois mille prisonniers et prenne huit canons, que de faire 
remporter cette victoire par un corps d'armée, fort de trente mille 
hommes. La gloire, dans tous les cas, réfléchit également sur le 
général commandant en chef. Connaissant à fond la situation pres- 
sante dans laquelle nous nous trouvions, je me serais cru coupable 
de la plus grande négligence si, par mon irrésolution, je n'avais 
empêché l'ennemi d'évacuer Kobrin et d'échapper, d'autant plus 
que le premier succès fait toujours l'impression la plus favorable 
sur des troupes qui entrent en campagne. Si on avait, sans perdre 
de temps, profité de cette circonstance, et qu'on se fût mis au devant 
du général Reynier qui se trouvait à Gorodez, comme je l'avais 
fait savoir, en lui coupant la retraite sur Slonim, la perte de ce corps 
eût été inévitable. J'ignore les raisons du général en chef, mais il 
est prouvé qu'aussitôt que nous eûmes perdu quelques jours, le 
général Reynier gagna quelques marches sur nous et put alors faire 
venir le prince Schwarzenberg et agir à son tour offensivement 
contre nous. Je ne m'arrête point sur cet événement, le précis his- 
torique le prouvera mieux en détaillant les dates et les mouvements 
de l'armée. Il était bien triste et bien malheureux pour une armée 
qui, au premier instant, se voyait en état de détruire un corps 
considérable, d'être tout à la fois assaillie et renversée, et malgré 
l'affaire de Proujanouï du général comte Lambert avec l'armée 
saxonne, la mienne à Seghnévitschi avec celle des Autrichiens et 
l'affaire générale donnée à Gorodetschna avec l'avantage égal des 
deux côtés, de se voir obligée de se retirer, d'abandonner des pro- 
vinces qu'elle pouvait maintenir, et d'être forcée à courir des chances 
défavorables et à se voir à la veille d'être rejetée dans les marais de 
Pinsk. J'eus un bonheur étonnant à Vouijva, dans une affaire très 
chaude avec les Autrichiens. J'y combattis pendant dix-huit heures 
consécutives, et je m'y trouvais seul pour arrêter la marche de l'ar- 
mée autrichienne en protégeant la nôtre. Enfin l'armée du général 
Tormasof fut obligée de repasser le Styr et de prendre position à 
Loutsk. 

J'avais pendant ces mouvements la direction de tous les postes 
sur le Styr sur une distance de 120 verstes ; on pouvait craindre que 
l'ennemi n'entreprît de passer la rivière et on était dans l'attente de 
voir arriver l'armée de Moldavie qui, d'après les premières nou- 
velles, était en marche. Cependant, le terme de son arrivée sur les 
bords du Styr était encore inconnu. 

Qu'on jette un coup d'œil sur la position du général en chef, et l'on 
verra clairement combien il lui était essentiel de se maintenir dans 



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cette même position, jusqu'à l'arrivée de l'amiral Tchitchagof. C'est 
alors que j'eus non seulement l'ordre, mais encore une obligation 
particulière de soigner tous les points qui m'étaient confiés. Le 
général Tormasof m'engagea dès le premier instant à faire tout 
mon possible, pour me tenir dix jours au moins dans ma position, 
et il me promit que, si je réussissais, j'en porterais toute la gloire. 
En conséquence je fis tous mes efforts et je me soutins vingt-quatre 
jours jusqu'à l'arrivée de l'armée de Moldavie. Pendant ce temps le 
général Lambert surprit le régiment Oreilly et le détruisit, tandis 
que je n'avais que l'avantage bien médiocre de faire quelques pri- 
sonniers. 

Jamais on ne ressentit une joie plus éclatante que la nôtre lorsque 
nous apprîmes l'approche de l'armée de l'amiral Tchitchagof ; il 
faut avouer qu'il n'appartenait qu'au rare mérite de ce général de 
voler à notre secours avec une rapidité aussi étonnante, sans s'arrê- 
ter aux obstacles qu'il avait à surmonter et qui l'obligèrent à passer 
des rivières devenues dangereuses par l'engorgement des eaux. Il 
parcourut dans un court espace de temps le chemin énorme de 
Bucharest à Lutsk. Ce n'est uniquement qu'à cette prompte réu- 
nion qu'on dût les succès de notre armée, et peut-être l'influence de 
la réussite de la grande armée. 

Dans tous les cas, il faut convenir qu'il a sauvé l'honneur de la 
nôtre, qu'il a empêché que nous ne fussions renversés sur Kiew et 
qu'au surplus toutes ces belles provinces ne tombassent entre les 
mains de l'ennemi. 

Si j'écrivais un mémoire raisonné, j'aurais peut-être dû m'arrêter 
un instant sur l'inaction qu'a montrée l'armée autrichienne sur le 
Styr ; mais il paraît qu'elle s'était persuadée que la prise de Moscou 
qui nous fut annoncée par des coups de canons tirés sur tous les 
points, avait à peu près mis un terme à la guerre. Comme mon 
intention n'est pas de donner une note juste sur ce qui concerne ma 
personne et que je désire raccourcir mon mémoire, je passe sous 
silence nombre de circonstances qui couvrirent notre militaire de 
gloire. 

Enfin, le i5 septembre, l'heureuse réunion se fit et nos deux chefs 
convinrent de reprendre l'offensive; la chance était de notre côté, 
nos deux armées réunies devinrent plus formidables, et l'ennemi s'en 
aperçut au premier mouvement.il commença par se replier et nous 
le poursuivîmes. II y a bien des remarques à faire sur les inconvé- 
nients que ce mouvement avait pour nous, mais le résultat fut tou- 
jours en notre faveur. Le prince Schwarzenberg a montré beau- 
coup de talent dans cette retraite, il a pu sauver pour la seconde 



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fois le général Reynier. Notre armée avait deux avant-gardes, l'une 
sous les ordres du général comte Lambert et l'autre sous les miens. 
Le général Lambert mit toute son activité à pousser l'ennemi, et 
moi de mon côté je fis de même. Il remporta quelques avantages 
sous Brest et je fis à mon tour des prisonniers en m'em parant de 
deux escadrons pas loin de Bulkov ; sans un mésentendu, j'aurais 
non seulement détruit le petit détachement d'un général autrichien, 
mais j'aurais encore pu le faire mon prisonnier. 

Près de Lubolm, le général en chef Tormasof reçut par le géné- 
ral Tchernitschef l'ordre de remettre le commandement de son 
armée et de se rendre à la grande armée. Depuis cette époque, le 
général Tchitchagof, commanda en chef les deux armées réunies. 
Il se transporta chez moi à Bulkow et ordonna un mouvement 
général sur Brest. L'ennemi fut délogé et cette ville remise à notre 
disposition. Par une circonstance que l'on n'avait pu prévoir, le 
général Markov, commandant un corps, fut envoyé à la grande 
armée et j'obtins son commandement. 

Les mouvements des troupes se succédaient et mon corps reçut 
l'ordre de se placer entre Kaménitsa et Brest pour couvrir le 
chemin de Proujanouï et rejeter l'ennemi sur le chemin du duché 
de Varsovie. Une partie de notre armée poursuivit l'ennemi et le 
gros de l'armée s'arrêta à Brest pour se refaire. Enfin le prince 
Schwarzenberg, d'après le plan d'opérations de l'empereur Napo- 
léon, cherchait de son côté à occuper les deux armées réunies en les 
attirant dans le duché de Varsovie. A cette époque le général 
Sacken arriva; l'ancienneté de cet officier et ses longs services, ainsi 
que ses talents militaires, lui donnaient des droits d'avoir un com- 
mandement. On le plaça à la tête du corps que je commandais; ce 
militaire distingué fut peiné de me voir dépouiller ainsi, et moi je 
fus enchanté de servir sous ses ordres. Il n'y a rien de si heureux 
que de servir sous les ordres d'un homme que l'on estime. Je n'avais 
alors en vue que d'être employé sans considérer l'étendue de mon 
commandement, je n'avais d'autre désir que de montrer à mon sou- 
verain le zèle qui m'animait. Comme le corps du général Sacken 
formait l'aile gauche de notre armée, et qu'il avait toute la Lithua- 
nie à sa portée, il était nécessaire d'avoir des données positives sur 
l'état militaire dans lequel se trouvait ce duché. Par les espions et 
la manière dont j'avais réussi à captiver les habitants qui me 
témoignaient beaucoup de confiance, j'appris, quoique indirecte- 
ment, que le régiment du général Konopka se formait à Slonim et 
qu'il y en avait d'autres qui se formaient dans les environs, que de 
plus le général autrichien Mohr, après avoir été rejeté par la bra- 



voure du général Oruik, se trouvait à Mostouï avec deux mille hom- 
mes et que le général Dombrowski était éloigné. Ces communica- 
tions me donnèrent lieu de demander au général Sacken, à qui 
j'avais communiqué mes renseignements, la permission de faire un 
mouvement sur Slonim. En conséquence, le général Sacken obtint 
de l'amiral le consentement d'effectuer un mouvement un peu plus 
en avant en Lithuanie pour s'éclairer sur l'état de l'eDnemi. Profi- 
tant de cette permission, je fis une marche et je surpris le général 
Konopka que je fis prisonnier ainsi que toutes les personnes qui 
formaient le 3 e régiment de lanciers de la garde. Je m'emparai en 
outre de la caisse et d'autres trophées militaires. Ce mouvement et 
cette destruction totale de la garde causa une terreur générale. Tous 
les régiments qui se trouvaient dans les environs prirent la fuite, 
les archives de Grodno et d'autres villes furent transportées à 
Vilna. Je délivrai à cette occasion plus de i .5oo conscrits et je para- 
lysai par un seul coup toutes les formations de la Lithuanie. C'est 
ce que m'attestèrent le général, tous les militaires et les habitants. 

Malgré que j'eusse parfaitement connu la nécessité de posséder 
Slonim, ce ne fut cependant qu'après la prise de cette ville que je 
pus juger de son importance, que jusqu'à ce moment je n'avais pu 
prévoir et qui, par la suite, nous prouva que cette ville nous était 
non seulement indispensable pour nos opérations militaires, mais 
qu'elle devait être en outre, pour nous, le foyer qui pouvait nous 
instruire de toutes les démarches de l'ennemi. Un nouveau jour 
éclaira nos plans et, une fois établi sur ce poste, je me vis dans 
l'état d'un aveugle qui recouvre la vue. Jusqu'à la prise de Slonim, 
il ne s'était présenté pour nous aucun moyen de connaître au juste 
les mouvements de l'ennemi, nous étions dans les ténèbres sur les 
forces qu'il avait jetées sur sa ligne d'opérations, sur l'état dans 
lequel le gros de l'armée ennemie se trouvait et même sur le mou- 
vement de notre propre armée. La prise de ce poste, en nous tirant 
de cette gêne, me fournit l'occasion de me mettre au fait, de toutes 
les particularités qui pouvaient nous devenir utiles. C'est après 
avoir rassemblé les renseignements nécessaires que je m'aperçus 
de la faute impardonnable que l'ennemi avait commise en n'occu- 
pant pas Slonim avec des forces assez majeures pour défendre ce 
poste important avec plus de vigueur, ainsi que sa ligne d'opéra- 
tions. C'est en cette ville, que j'ai conçu la possibilité de gagner la 
ligne d'opérations ennemie et que j'ai pu calculer les suites avan- 
tageuses qui devaient en résulter pour la Russie et la fin de cette 
campagne. Ignorant le projet de l'amiral et me considérant comme 
étant toujours sous le commandement du général Sacken, je fis un 



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rapport à ce général en lui annonçant la prise de Konopka et le 
succès que j'avais eu ; je lui fis en même temps apercevoir la néces- 
sité de conserver Slonim. 

A cette époque je reçus l'ordre de retourner sur mes pas, me 
trouvant éloigné du gros de l'armée de plus de trente milles et 
courant le danger d'être coupé ou détruit, car le général Sacken 
qui se trouvait à Proujanouï, après avoir reçu l'ordre de se jeter 
sur Brest pour agir contre les deux armées combinées de l'ennemi, 
ne pouvait plus me soutenir. Cependant, prévoyant les consé- 
quences fâcheuses que l'évacuation de ce poste aurait entraînées, 
je crus devoir faire une représentation et, prenant la responsabilité 
sur moi, je me déterminai à me soutenir jusqu'à nouvel ordre. 
J'écrivis donc au général Sacken qui, malgré le changement de sa 
destination, voulut bien appuyer mes représentations et envoya 
mon original à l'amiral Tchitchagof ; celui-ci, voyant que mon 
calcul était basé sur un fondement solide, eut la bonté d'ac- 
quiescer à ma demande ; il m'envoya non seulement une lettre 
dans laquelle il approuvait ma conduite, mais encore un ordre qui 
me mit en droit d'agir d'après les circonstances avec la précaution 
cependant de ne pas compromettre la gloire de mes troupes. J'en 
appelle à l'amiral Tchitchagof qui rendra justice au zèle que j'ai 
témoigné à remplir ses ordres. Je me suis soutenu en conséquence 
pendant six semaines, éloigné de trente milles de l'armée ; j'eus 
encore la précaution d'établir des magasins depuis Proujanouï 
jusqu'à Slonim sur tous les points où l'armée devait séjourner dans 
sa marche et, dans la supposition que l'armée se trouverait à rester 
quelque temps dans cette ville, je fis remplir les magasins de Slo- 
nim par préférence, pour subvenir à tous les besoins de nos trou- 
pes. Cette précaution a considérablement aidé à la conservation de 
notre armée, en accélérant les marches que l'amiral pouvait faire et 
qui trouva les préparatifs faits sur ce point. 

L'amiral Tchitchagof, animé du zèle d'exécuter avec précision les 
ordres de Sa Majesté l'Empereur, donna le change au prince Schwar- 
zenberg en n'opposant que le général Sacken à son armée et se 
porta lui-même avec toute la vitesse imaginable pour occuper 
Slonim. 

Du moment qu'il y fut arrivé, les mouvements militaires contre 
le gros de l'armée ennemie prirent leur date. 

D'après le premier plan que l'amiral posa, je me portai avec mon 
avant-garde par Novoghrodek sur Sverjen où l'ennemi devait se 
trouver. Le gros de l'armée dont l'avant-garde se trouvait sous le 
commandement du comte Lambert, devait opérer sa marche par le 



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grand chemin et se dirigeait par Nesvij sur Sverjen. J'avais déjà 
effectué deux marches, lorsque je reçus l'ordre de rétrograder et de 
retourner à Slonim, et le général Woynof fut chargé d'exécuter ce 
mouvement avec son corps. La raison de ce changement fut que le 
prince de Schwarzenberg s'était aperçu que l'amiral Tchitchagof, 
après lui avoir opposé seulement le général Sacken avec la moitié 
de son armée, avait pris le chemin de Slonim, et, pour l'empêcher 
d'avancer plus loin, il avait jeté son corps volant sur celte ville. 
En conséquence l'amiral me chargea de former son arrière-garde, 
d'éclairer et d'arrêter les Autrichiens et de masquer son mou- 
vement. Je fis tout ce qui pouvait assurer sa marche et ses mou- 
vements pour regagner l'armée, ce que j'eus le bonheur d'effec- 
tuer avec plus de facilité que je n'osai l'espérer; il m'était très 
visible que le général Sacken, s'apercevant de son côté que le 
prince de Schwarzenberg l'amusait avec le corps du général Rey- 
nier et voulait gêner notre armée, ferait ses efforts pour détruire 
ce général ; ce mouvement devait arrêter le prince de Schwar- 
zenberg, et me fit entrevoir la cause de la facilité avec laquelle 
je parvins à renverser l'ennemi au delà de Proujanouï et de 
Volkovisk et à regagner avec des marches forcées le gros de 
l'armée à Nesvij. Il faut convenir que le général Sacken n'a cessé 
de manœuvrer d'une manière très active, très sage sur ses der- 
rières pendant toute cette campagne. Il ne serait pas déplacé que je 
rendisse ici justice à quelques individus civils du district de Slonim 
sur les témoignages qu'ils m'ont donnés de leur bonne volonté. Je 
dois avouer que, sans leur assistance, j'aurais été dans l'impossi- 
bilité d'effectuer une jonction aussi nette, n'ayant rien sur le chemin 
après le passage de l'armée. C'est particulièrement au préfet Bro- 
niki et encore à un monsieur dont je ne me rappelle pas le nom que 
je suis redevable, et je prends la liberté de fixer l'attention de 
Sa Majesté impériale sur ces dignes citoyens. Le rabin de Slonim 
mérite de même d'être distingué, car il m'a servi au risque de sa vie 
avec le zèle d'un sujet fidèle de Sa Majesté l'empereur. 

Arrivé à Slonim, les dispositions de l'amiral portaient que le 
général comte Lambert, soutenu par le gros de l'armée, fit un mou- 
vement par Sverjen, Koïdanov sur Minsk, tandis que le général 
Woynof ferait semblant du côté gauche, et moi du côté droit de 
couper l'ennemi placé alors à Koïdanov et à Minsk, de plus qu'en 
cas que cette ville tombât en notre pouvoir, je prolongerais ma 
marche en observant la direction entre Ighoumen et Borisov pour 
forcer le général Dombrowski à repasser la rivière de Bérézina. 

C'est aux sages dispositions du général en chef et à l'activité du 



— 12 - 



général comte Lambert qu'on doit la réussite de la défaite de l'en- 
nemi sous les murs de Sverjen, Koïdanov et la prise de Minsk. Une 
fois que cette ville fut emportée, notre marche eut tout le succès 
désiré jusqu'à la rivière Bérézina, enfin l'attaque brusque et pleine 
de bravoure du général comte Lambert a été cause que leur tête de 
pont de Borisov tomba au pouvoir de notre armée et que l'ennemi 
fut délogé de ces côtés de la Bérézina. 

Aussitôt que la nouvelle de la prise de Borisov arriva et que le 
général comte Lambert eut le malheur d'être blessé, l'amiral Tchit- 
chagof me chargea du commandement des deux avant-gardes. La 
brièveté de ce mémoire ne me permet pas d'entrer dans tous les 
détails ; il m'est facile de confondre les méchants et les malveillants 
et de désabuser ceux qui ignoraient la vérité ou qui étaient entraînés 
par des préventions et blâmaient celui qui, par son zèle et son envie 
démettre en force le plan tracé par Sa Majesté impériale, ne voyait 
d'autre danger que de perdre quelques minutes pour aller com- 
battre l'ennemi, d'autres obligations que de sacrifier sa personne, 
son bonheur au devoir sacré de remplir les ordres de son sou- 
verain. 

L'amiral décida de passer le pont de Borisov, croyant que la 
Grande Armée de l'ennemi se trouvait encore derrière le Dniéper, et 
qu'en faisant un mouvement en avant il pourrait opérer sa jonction 
avec le comte Wittgenstein entre le Dniéper et la Bérézina. C'est de 
ces principes qu'émana la faute arrivée après la prise de Borisov, 
faute d'une si petite conséquence, et qui devenait d'autant plus 
excusable que l'amiral se l'est appropriée plutôt à lui-même que 
d'en faire réfléchir ce tort sur qui que ce soit. 

Je reviens au fait et voici pour notre armée l'époque la plus 
essentielle de la campagne de 1812. Je me trouve en certain embar- 
ras en voulant faire paraître dans leur vrai jour les circonstances 
qui ont eu lieu, car je n'ai ici l'intention ni de faire valoir les ser- 
vices de l'amiral, ni de critiquer ceux qui ont manqué à remplir 
leur devoir; j'abandonne cette tâche à un historien et je me conten- 
terai de rendre au juste l'état des choses telles qu'elles se trouvaient, 
en ne s 'écartant point de mon poste. 

L'amiral repassa le pont avec tout ce qui se trouvait de l'autre 
côté de la rivière, il en brûla une partie et se plaça sur les hauteurs 
vis-à-vis de la ville. Cette espèce d'échec, bien loin de nous nuire, 
produisit, d'après moi, un effet avantageux, car il nous mit à même 
d'éclairer les opérations de l'ennemi et de connaître leurs mouve- 
ments. L'amiral lui-même ignorait tous les événements heureux 
qui avaient forcé l'ennemi à une retraite aussi précipitée. Le même 



— 13 — 



soir, l'amiral, s'apercevant de l'approche de l'ennemi, fit des dispo- 
sitions pour l'arrêter. 

II s'agissait d'abord de connaître le point principal sur lequel 
l'ennemi dirigeait ses opérations, et ceci était le problème le plus 
difficile à résoudre. Nous crûmes d'abord un moment que le parti 
le plus sage pour l'ennemi serait de forcer le chemin de Minsk, et, 
pour l'en empêcher, l'amiral se décida à occuper avec le gros de son 
armée la tête de pont de Borisov, et à diriger les différents détache- 
ments par sa droite et sa gauche. 

J'obtins le choix et je pris celui de Brilova. le général comte 
Orurk fut destiné alors à observer la droite et à s'opposer à son 
mouvement sur la ville de Vérésino, je me portai sur-le-champ à 
Brilova, après avoir envoyé un détachement de cavalerie à Zembin 
sous les ordres du général Umanets, afin qu'il observât Pléchtché- 
nitsouï, et un autre à Vésélovo, composé d'un régiment de chas- 
seurs, de quatre pièces de canon et de deux régiments de cosaques 
sous le commandement du général Kornilof. Le reste se trouva 
avec moi sur les hauteurs de Brilova. 

Les mouvements de l'ennemi prirent un caractère décidé ; les 
opérations de notre grande armée et de celle sous les ordres du 
comte Wittgenstein nous étaient inconnues, malgré tous les soins 
que je mis à envoyer mes rapports à ce général ; sur ces entre- 
faites un bas officier de hulans de la garde me porta un paquet 
dont je pris lecture, sans prévoir qu'il était destiné au général en 
chef, je ne m'en aperçus que lorsque je l'avais lu. Je trouvai alors 
que son contenu portait un avis à l'amiral, qu'il devait observer 
l'armée ennemie et l'empêcher de prendre le chemin d'Ighoumen. 
J'ai déjà dit que l'instruction de l'amiral se limitait à coopérer de 
tout son pouvoir à la destruction de l'armée ennemie, il n'eut donc 
rien de plus pressé qu'à exécuter les ordres du général en chef de 
toutes les armées, d'autant plus que l'avis du comte Wittgenstein 
qu'il avait reçu, était de même contenu. Il fit en conséquence un 
mouvement à droite, après avoir laissé le comte de Langeron à la 
tête du pont de Borisov ; tout ceci eut lieu le 12/24 novembre. Le 
même jour, vers le soir, j'étais presque persuadé que l'ennemi 
ferait ses efforts pour effectuer son passage sur les points que j'avais 
occupés tout près de Brilova ou près de Vésélovo, car je vis de mes 
propres yeux, m'étant caché dans les broussailles sur les bords de 
la rivière, que l'ennemi étudiait ce poste et que, sous prétexte 
d'abreuver ses chevaux, qui étaient toujours les mêmes, il changeait 
de personnes pour faire leurs observations. A cette époque, je reçus 
l'ordre du comte de Langeron d'abandonner le poste de Zembin, 



— 14 — 



Vésélovo et Brilova et de me porter au plus tôt sur la position 
qu'il occupait alors lui-même. 

Cependant, m'étant persuadé de la nécessité de conserver ma 
place, j'osais m 'arrêter et faire mon rapport au général comte Lan- 
geron en lui communiquant mes remarques et lui demandant la 
permission de garder mon poste. Un second ordre me signifia 
d'avancer avec une espèce de responsabilité sur mon retard et de me 
rendre de suite pour occuper le poste qui m'avait d'abord été des- 
tiné ; me voyant dans cette fâcheuse position, mais fort de ma con- 
viction, je me décidai, aux risques de m'exposer à une responsabi- 
lité, à conserver ma position jusqu'au retour de mon aide de camp 
que j'avais envoyé à l'amiral pour l'instruire de mes observations. 

Vers le soir du i3/25 novembre, j'aperçus des mouvements extra- 
ordinaires de troupes, de grands feux m'annonçaient de grandes 
masses ; mais comme la position que j'occupais était plus basse que 
celle de l'ennemi, je ne pouvais pas les concevoir au juste et, pour 
cet effet, je fis passer à la nage dans la nuit du i3/25 au 14/26 trois 
cents cosaques sous le commandement du colonel Melnikov pour 
m'éclairer les démarches de l'ennemi, avec ordre de m'amener quel- 
ques prisonniers ou, au défaut d'eux, le seigneur ou l'intendant du 
village situé sur le côté opposé de la rivière. Le colonel Melnikov 
s'acquitta parfaitement de sa commission; il fit non seulement plu- 
sieurs prisonniers, mais m'amena encore l'intendant du village 
situé du côté de Vésélovo. J'appris par les prisonniers que toute 
l'armée se trouvait entre Sta-Borisov et Nov-Borisov ; qu'ils igno- 
raient où le passage devait s'effectuer, qu'ils s'attendaient cepen- 
dant à un mouvement général le 14/26. 

L'intendant, à son tour, me dit que l'ennemi avait ordonné la 
construction de deux ponts et qu'il supposait qu'ils seraient placés 
à Brilova ou à Vésélovo. Je reçus ces informations à 1 heure après 
minuit du i3/2Ô au 14/26. La gelée parvint si rapidement que les 
marais devinrent aussi durs comme une prairie et la rivière com- 
mença à charrier ; ma position devint critique et il fallait se décider. 

Je calculai donc qu'étant maître de Zembin, j'aurais le temps 
nécessaire pour brûler le pont et, en détruisant les digues, de couper 
ce chemin à l'ennemi. 

Que pouvais-je espérer dans ce cas ? Je n'étais pas assez fort pour 
empêcher la construction d'un pont à l'ennemi et, dans le cas 
même où mes forces eussent été plus considérables, la position ne se 
prêtait point à empêcher leur entreprise, car les hauteurs se trou- 
vaient de leur côté et les marais qui bordaient la rivière, étaient tout 
à fait gelés ; je courais en outre le risque d'être renversé et de me 



— 15 — 



voir obligé d'ouvrir le chemin de Minsk qui, d'après moi, était le 
seul qui pouvait convenir à l'ennemi car, en gagnant ce point, il 
pouvait se rapprocher facilement de l'armée du prince de Schwar- 
zenberg, et une fois ces deux armées réunies elles auraient tranquil- 
lement effectué leur marche sur Vilna, où il se trouvait de grands 
magasins de toute espèce, ce qui eût ravitaillé et réuni leurs forces, 
et nous aurait peut-être obligés à finir la campagne. 

Cette considération m'obligea de faire retourner le détachement 
de Zembin et de lui faire prendre poste dans Brilova, où je plaçai 
en différents endroits plusieurs pièces d'artillerie pour gêner la 
construction du pont. 

Le 14/26 à 7 heures du matin, l'ennemi fit mouvoir ses colonnes ; 
les travailleurs commencèrent à passer de mon côté ; je les culbutai 
et les travailleurs furent jetés en arrière par nos canons. 

Un quart d'heure après, l'ennemi plaça sur les hauteurs 50 bou- 
ches à feu de gros calibre ; cette énorme batterie m'obligea à quitter 
tous mes postes et, pour ne pas exposer inutilement mon monde, 
je le plaçai dans le bois qui avoisinait cette position. L'ennemi fit 
passer une petite force qui fut attaquée et culbutée. 

Du moment que le pont fut achevé, le maréchal Oudinot passa le 
premier et m'attaqua ; je lui disputai le terrain pas à pas jusqu'au 
soir, malgré la supériorité de ses forces, et j'eus le bonheur de l'ar- 
rêter en avant du village de Studianka où je pris mon poste. Je fis 
trois cent quatre-vingt prisonniers parmi lesquels se trouvaient 
huit officiers et un capitaine des gardes. 

Après que l'ennemi fut arrêté, le général comte Langeron arriva 
de son poste chez moi ; je lui fis mon rapport sur tous les événe- 
ments qui étaient survenus et je lui remis les prisonniers de qui il 
apprit que toute l'armée de l'Empereur passerait dans cette direc- 
tion. L'amiral ayant été instruit par mon aide de camp et s'étant 
persuadé de la vérité de mes observations, se détermina à faire 
rétrograder les troupes et à venir voir en personne mes avant- 
postes ; à son arrivée, je lui rendis un compte exact et il me donna 
alors l'ordre d'attaquer l'ennemi le lendemain à la pointe du jour, 
ajoutant encore qu'il me soutiendrait avec toutes ses forces ; il mit 
en attendant quelques régiments de plus à ma disposition, et m'as- 
sura que le reste du gros de son corps serait placé et me suivrait en 
colonne pour me soutenir. A la suite de l'ordre de l'amiral, je fis 
mes dispositions partageant mes troupes en trois lignes. La première 
sous les ordres du général Rudzewitsch devait forcer et culbuter 
les avant-postes français ; la deuxième et la troisième lignes qui 
devaient la soutenir^ suivaient en colonnes avec quelque cavalerie 



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sous les ordres des généraux Kornilof et'Meschtcherinov ; l'artillerie 
était placée sur le grand chemin par quatre canons de distance, et 
soutenu par le régiment de Pawlograd et deux régiments de dra- 
gons. Une colonne composée de deux régiments de chasseurs et de 
deux de cavalerie, d'un régiment de cosaques et de quatre pièces de 
canon sous les ordres du colonel Krasowski devait côtoyer la 
Bérézina par le bas pour seconder mon mouvement dans le cas que 
l'ennemi fit quelque entreprise sur nos flancs. Après cette disposi- 
tion, les troupes se mirent en marche. 

Le général Rudzewitsch, malgré l'opiniâtreté de l'ennemi, culbuta 
la première colonne et nos troupes, soutenues par les généraux 
Kornilov et Meschtcherinov avaient partout des succès. 

On apercevait une confusion sur tous les points de la ligne et nos 
troupes avançaient rapidement ; le colonel Krasowski parvint à 
une distance à faire jouer sa batterie et à tirer sur la digue qui 
touchait le pont ; ce feu devint très meurtrier et causa beaucoup de 
dommage à l'ennemi. Tout allait bien, et j'ignore quel en aurait 
été le résultat, si l'on n'avait pas été tout d'un coup découragé par 
des circonstances que je suis forcé d'éclairer. 

Quand j'eus le bonheur de voir le général en chef à mes avant- 
postes, et qu'il me donna l'ordre d'attaquer l'ennemi, je lui deman- 
dai si l'affaire qui devait avoir lieu, devait être conduite par moi ou 
bien par un autre Le général en chef m'assura qu'il arriverait lui- 
même pour me soutenir avec toutes ses forces, mais qu'on agirait 
en vertu des dispositions qu'il avait approuvées. En conséquence de 
ces dispositions, le reste des troupes devait se mettre en colonne, 
suivre de loin et rester en masse jusqu'à ce qu'on en eût besoin. 
Au commencement de l'affaire, je reçus par l'aide de camp de 
l'amiral la nouvelle que les colonnes s'étaient mises en mouvement 
et qu'elles me suivaient. J'étais donc tranquille, persuadé que je 
serais soutenu par tous mes moyens. Quelle fut ma surprise, lors- 
que tout à coup j'entendis derrière moi les cris d'hourras, les tam- 
bours battant et des gens éparpillés en tirailleurs. 

J'envoyai m'informer quelles étaient ces troupes et on me répon- 
dit que ces cris répétés provenaient des colonnes qu'on avait 
envoyées à la débandade dans le bois. Je me retournai vers les trou- 
pes, je les engageai, j'ordonnai, j'insistai même qu'on les remît en 
colonne, mais tous les chefs me répondirent qu'ils agissaient 
d'après les ordres qu'ils avaient reçus. Je tâchai en conséquence de 
voir le général Woynof auquel je communiquai les inconvénients 
que je prévoyais et qui devaient nécessairement en résulter. Ce 
général me répondit que le général Sabaneief avait donné cet ordre 



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et qu'il était impossible d'y remédier ; je cherchai donc partout le 
général Sabaneief, mais ne pouvant le trouver et sachant que 
l'affaire exigeait ma présence en avant, je me rendis à mon poste. 

Qu'il me soit permis de faire une remarque ; je connais les égards 
dus à chaque rang', je connais de même la dignité de chef de l'état- 
major,je sais encore qu'il est le premier organe du général en chef, 
mais je doute aussi que, lorsqu'on se trouve dans une action, il soit 
possible pour le bien du service de donner des ordres sans les com- 
muniquer au général qui commande, et sans s'aboucher avec lui 
pour être d'accord dans les opérations. Il ne s'agit point dans cette 
circonstance d'un amour propre personnel, mais de ne consulter 
que la chose la plus essentielle, c'est-à-dire l'accord général. 

L'idée que le général Sabaneief a eue d'induire l'ennemi en 
erreur, en lui faisant croire que nous avions des forces très considé- 
rables, pouvait être aussi conforme aux circonstances qu'heureuse- 
ment conçue, mais elle devait être effectuée d'une manière diffé- 
rente. J'ignore d'ailleurs s'il peut jamais exister un cas qui puisse 
nécessiter la réserve à s'éparpiller pour faire peur à l'ennemi. 

L'action commençait à devenir plus difficile à mesure que nous 
approchions du point central de l'ennemi, celui-ci entendant les cris 
et les tambours, et ayant un plateau près de Brilova qui dominait 
nos mouvements, ouvrit un feu d'enfer à l'aventure. Ce feu fut tel- 
lement destructif qu'en coupant les arbres il fit un dommage con- 
sidérable parmi nos gens. 

Cependant, malgré notre position nous avançâmes toujours jus- 
qu'à 2 heures et nous étions déjà près du gros de l'armée ennemie, 
lorsque celui-ci. pour arrêter nos progrès, fit en plusieurs points 
une attaque avec de la cavalerie et mit une colonne d'infanterie en 
mouvement. Cette attaque de cavalerie produisit un effet d'autant 
plus fort que les soldats qui devaient nous soutenir, s'étant épar- 
pillés dans les bois, commencèrent sur nos derrières à tirer, de telle 
sorte que je me trouvai entre deux feux, ce qui produisit une 
espèce de commotion. 

Il faut queje convienne que l'attaque de l'ennemi fut brusque, et 
que je me trouvai moi-même dans le cas de me battre en personne 
ainsi que mes aides de camp et mes ordonnances. Le général Woy- 
nof eut une forte contusion et il eut ainsi que moi et le prince 
Mentschikof un cheval tué sous lui. Je reçus aussi un coup à la 
tête, ce qui ne m'empêcha pas de continuer l'action. Le prince 
Tscherbatof était entouré et coupé par l'ennemi, l'escadron de Paw- 
lograd employé par moi le délivra. Ce qui paraîtra le plus étonnant, 
c'est que pendant cette journée mémorable l'ennemi eut l'avantage 

2 



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avec sa cavalerie, et que c'est avec la nôtre que je suis parvenu à 
rétablir l'affaire et qu'au surplus tout ceci se passait dans le bois. 
L'ennemi fit quelques prisonniers parmi ceux qui étaient éparpillés 
aussi bien que nous de notre côté, mais nous n'avons point été ren- 
versés ni poursuivis comme différentes relations le prétendent, et si 
notre perte se montait à 2.000 hommes, celle de l'ennemi fut bien 
plus considérable; ce qui prouve encore que l'attaque avait du succès 
c'est que tous les généraux et officiers distingués ont été tués et 
blessés, et, d'après l'aveu des prisonniers, les deux corps employés 
au commencement de cette affaire ont été complètement détruits. 
Le maréchal duc de Reggio, le général Legrand, le général Zayon- 
chek et le général Dombrowski furent blessés ainsi que le général 
Kniaschewitsch. 

Conclusion de l'affaire de la Bérézina. — J'ignore sous quel 
point de vue je dois considérer les affaires du 14/26 et du 15/27 > 
mais afin de me mettre en règle vis-à-vis de moi-même et de pou- 
voir donner idée exacte à celui qui voudrait lire ce mémoire, il faut 
que je hasarde de développer le plan du souverain et les calculs du 
général en chef. 

Quelque temps avant ces deux affaires, j'eus l'honneur de parler 
au général en chef. Je le trouvai pénétré de la sagesse du plan 
d'opérations, et persuadé que la réussite ne dépendait uniquement 
que de l'exactitude qu'observeraient tous ceux qui devaient y coopé- 
rer. Il ne s'agissait donc que d'arrêter les opérations pour s'empa- 
rer du pont de Borisov où la réunion devait indubitablement se 
faire. J'ai parfaitement conçu qu'une fois cette réunion effectuée 
notre armée aurait été suffisante pour porter le coup décisif à celfe 
de Napoléon. L'amiral plein d'énergie accourut pour occuper le 
pont de Borisov ; que l'on juge de sa surprise, lorsqu'à son arrivée 
il n'y trouva ni le corps du général comte Wittgenstein qui pouvait 
alors être occupé par d'autres objets conséquents, ni le général 
Hertel qui, une fois débarrassé du général Dombrowski, ne pouvait 
plus rencontrer d'obstacles qui pussent le dégager des ordres qu'il 
avait reçus. 

Toutes les forces de l'amiral se bornaient à quinze mille hommes 
d'infanterie et à huit ou neuf mille hommes de cavalerie, et c'est 
avec cette faible masse qu'il fut réduit à disputer le passage. Si on 
avait connu avec certitude le point que l'armée ennemie choisirait 
pour effectuer son passage, l'amiral aurait pu employer toutes ses 
troupes, et se fortifier dans l'idée de sacrifier tout pour lui vendre 
cher le bonheur de se frayer un passage, mais il fallait avoir l'œil 



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partout et sur tous les points et par conséquent tâcher de former 
divers détachements. Il se trouvait dans cette position critique lors- 
que la lettre du comte Wittgenstein et celle du prince Kutusot" arri- 
vèrent. Jusqu'à cette époque le général en chef Tchitchagof n'avait 
eu aucune communication avec le g-énéral Wittgenstein soit avec la 
grande armée, il lui était impossible de juger des mouvements de 
l'ennemi, car ils étaient cachés par l'ennemi même. Comment donc 
pouvait-il concevoir quelle direction son armée prenait. Il ne resta 
donc à l'amiral d'autre chose à faire que de s'en rapporter à ceux 
qui pouvaient les lui indiquer. Du moment que l'amiral eut fait 
son mouvement à droite, que me restait-il à faire ? Persuadé comme 
je l'étais que l'ennemi établirait le pont devant le point que j'occu- 
pais, j'aurais agi avec inconséquence et comme un officier peu au 
fait de son métier si, pour une gloriole, j'avais entrepris de dispu- 
ter sérieusement ce que je ne pouvais soutenir au risque de détruire 
tous les régiments que j'avais sous mes ordres ; il fallait donc me 
résoudre au parti qui me convenait et ménager mon monde pour 
disputer le chemin de Borisov jusqu'à l'arrivée de l'amiral et j'eus 
la satisfaction de réussir. 

Lorsque l'amiral vint me voir, je le trouvai très affecté de ce que 
le plan de Sa Majesté n'avait pu être effectué ; il vit l'impossibilité 
de la réussite avec le peu de forces dont il pouvait disposer, et que 
l'attaque qu'il avait commandée, ne pouvait réussir à arrêter l'armée 
ennemie, même en supposant que le comte Wittgenstein fit en 
même temps un effort pour l'attaquer. C'est pour cela que je pro- 
posai à l'amiral de les faire attaquer et d'amuser l'ennemi jusqu'à 
2 heures et, après ce temps, de faire une attaque en colonne avec 
les réserves. Si la chose réussissait, nous devions avoir un avantage 
réel, dans le cas contraire, nous n'avions rien à risquer, car nous 
n'aurions eu qu'à combattre tout au plus pendant l'espace de deux 
heures, vu que le jour était trop court et que le bois nous aurait 
aidés à faire un mouvement rétrograde. 

Le projet me sourit d'autant plus que j'étais persuadé que le 
comte Wittgenstein ferait de son côté un mouvement qui facilite- 
rait cette opération, ce qu'en effet il a fini par faire. L'amiral eut la 
bonté d'approuver ce plan et d'ajouter que je fisse encore un petit 
détachement pour observer en même temps le chemin de Zembin, 
afin que nous puissions avoir des nouvelles sur les troupes enne- 
mies qui prenaient ce chemin. 

Tout ceci fait mieux voir que l'amiral à cette époque vit l'impos- 
sibilité d'arrêter l'armée française, comme on supposait au fond de 
la Russie qu'il pouvait le faire, mais il voulait lui imprimer une 



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certaine sensation qui pouvait lui devenir funeste et par la suite la 
forcer à une dislocation générale. C'est à quoi nous avons parfaite- 
ment réussi. 

Je suis encore obligé d'ajouter que le plan d'opérations a été 
si sagement conçu que, malgré toutes les fautes qu'on a faites, 
l'armée française, une fois renversée de l'autre côté de la Bérézina 
se croyait déjà perdue ayant encore sous les armes q5.ooo hommes, 
éloignée de trois ou quatre marches de notre grande armée. Qu'est- 
ce qui en résulte et que prononcera un militaire sans partialité ? 
Que tout ceci était l'effet de la stricte exactitude que l'amiral 
avait mise à remplir les ordres de son souverain et du dévouement 
des troupes qui se sont trouvées sous son commandement. En dépit 
de personnes peu instruites, il est avéré que le passage de la Béré- 
zina ne s'effacera jamais de la mémoire de l'armée française et que, 
tandis que nos troupes peuvent s'en faire gloire, il ne sera pour 
l'armée ennemie qu'un triste souvenir de la perte de tant d'officiers 
distingués et de ce deuil dont toutes les familles se sont couvertes 
après le passage de ce fleuve. Il sera encore une leçon de plus pour 
tous les militaires, en ce qu'il prouve que ce n'est pas la seule bra- 
voure des troupes, le courage reconnu des officiers, les talents mili- 
taires des généraux et des maréchaux qui peuvent soutenir dans le 
changement de la fortune, mais que c'est le moral de l'armée qui 
entretient la discipline, non par ostentation pour peser sur l'indi- 
vidu, mais par un principe d honneur qui élève l'âme au-dessus de 
l'adversité, qui nous rapproche, nous lie pour combattre, pour con- 
server l'honneur du souverain, de la nation, de l'armée et non pas 
des particuliers. 

Poursuite de l ennemi jusqu'à Vilna et hors de la frontière. — 
Pendant que l'affaire de Bérézina continuait, l'amiral donna l'ordre 
au comte Orurk de ramasser tous les petits détachements éparpillés 
à sa droite et de se rendre avec eux à l'endroit où il se trouvait 
lui-même. En vertu de ces prescriptions, je me portai sur Brilova 
eu nous passâmes la nuit; l'armée nous suivit et l'amiral Tchit- 
chagof s'y trouva avec son quartier général. C'est à Brilova que le 
général en chef m'ordonna de bouche de poursuivre l'ennemi avec 
la plus grande vigueur afin de le fatiguer et de le détruire ; c'est 
encore là qu'il eut la bonté de rafraîchir mes forces par plusieurs 
régiments dont j'avais besoin pour une expédition de cette consé- 
quence. La bonté de l'amiral s'étendit au delà de ces demandes en 
me donnant le général Orurk si connu par sa bravoure et son infa- 
tigable activité. Cet officier général n'a cessé pendant toute cette 



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poursuite de me donner les plus fortes preuves de son dévoûment 
pour le service. 

En conséquence des ordres de l'amiral, je me mis le lendemain 
en marche et, quoique je trouvai le pont de Zembin détruit, la diffi- 
culté du passage ne m'arrêta point, je poussai ma marche jusqu'au 
delà de Zembin, et j'aurais poussé plus loin encore si je n'avais été 
gêné par les troupes du général Platof qui se mit sur cette direc- 
tion. 

Le second et le troisième jour, je me trouvai contrarié et je ne 
pus réussir à avoir les coudées franches ; le seul avantage que je 
pus tirer fût que le second jour ma cavalerie eut le bonheur de 
donner sur la cavalerie ennemie, et qu'elle prit plusieurs étendards 
parmi lesquels se trouvait celui des cuirassiers qui portait l'inscrip- 
tion Austerlitz, Preussisch Eylau, Wagram. J'eus l'honneur de 
l'envoyer à l'amiral par le prince Mentschikof, aide de camp de 
Sa Majesté impériale, en lui recommandant de faire savoir à l'ami- 
ral que je serais hors d'état d'accomplir son vœu, si j'étais gêné 
dans mes entreprises. 

L'ennemi nous arrêta à Pléchtchénitsouï avec sa cavalerie et 
quelques canons. Le comte Orurk fit une attaque avec quelques 
escadrons de Pawlograd et culbuta l'ennemi ; le froid devint plus vif 
et quoique on prît plusieurs canons et qu'on fît nombre de pri- 
sonniers, la poursuite n'alla que lentement ; c'est à cette époque 
que je me vis forcé de faire mon rapport au général en chef, pour 
l'engager d'obvier à cet inconvénient. J'envoyai avec ce rapport le 
major Chropovizky, officier aussi distingué que zélé et actif. 

L'amiral arriva en personne en avant de Molodetschno, où 
l'ennemi nous avait arrêtés, et je reçus l'ordre de rester seul à 
l'avant-garde et de poursuivre l'ennemi. 

J'espère que ne m'étant permis depuis cette époque que quelques 
heures de repos, l'ennemi en eut bien moins encore, poursuivi, 
harassé, accablé de fatigue et d'insomnie, il perdit continuellement 
du nombre de ses forces qui restaient sur le chemin. 

Au premier instant de ma poursuite, je tâchais de réunir ces 
malheureux pour les envoyer au quartier général, mais à mesure 
que j'avançais, je considérai leur détresse, leur nombre devint tou- 
jours plus considérable, et dès lors je ne me donnai pas même la 
peine d'en faire mes prisonniers, pour ne pas détacher les hommes 
et affaiblir mes forces. 

Je ne m'arrêtai plus jusqu'à Smorgoni, prenant constamment des 
canons, des fourgons et des charriots de bagages. Ce ne fut que 
près de cette ville qu'on me disputa le chemin, en m'opposanl beau- 



- & — 



coup de canons et d'infanterie. Pour ne pas perdre de temps, je le 
brusquai par une attaque de cavalerie que le comte Orurk con- 
duisit très bien, mais, malgré la résistance qu'on m'opposa, on finit 
par le forcer. Nous prîmes huit canons, et mille huit cents hommes 
avec leurs armes. A Smorgoni, j'appris que l'Empereur Napoléon 
avait pris le parti de quitter l'armée et s'était retiré, escorté par 
quelque cavalerie sous les ordres du colonel Slokovski ; j'appris 
encore que la division du général Loison qui était encore complète, 
s'était fraîchement rendue de Vilna pour couvrir la retraite des 
Français fatigués, affaiblis. Cette nouvelle m'embarrassa beaucoup 
et, croyant qu'il me serait difficile de déloger l'ennemi et même de 
continuer la poursuite avec la même vigueur, j'instruisis l'amiral 
de la position difficile dans laquelle je me trouvais ; je fis en même 
temps des recherches pour trouver un chemin de côté afin de pou- 
voir couper et attaquer l'ennemi en flanc. 

Comme le chemin jusqu'à Smorgoni était boisé et que le froid 
avait gelé tous les marais, je parvins à faire passer des deux côtés 
les troupes légères en arrière de l'ennemi, les généraux Meschtsche- 
rinof, Kornilov, Umanetz, les colonels, prince Schewachof, Polto- 
razki, Krasowsky et principalement le comte Orurk ainsi que les 
troupes, m'ont parfaitement secondé. Le détachement ennemi fut 
en même temps attaqué et devant et sur ses derrières et étourdi au 
point qu'il fut complètement détruit. Après cela, nous poussâmes 
jusqu'aux hauteurs de Smorgoni, sur lesquelles se trouvait une bat- 
terie qui se montait à douze canons de gros calibre attelés et mèches 
allumées ; les artilleurs se voyant ainsi entourés, demandèrent où 
était leur arrière-garde et, pendant ce temps, nos troupes entrèrent 
dans la ville, qui fut surprise de les voir. Je rencontrai M. le mar- 
quis de Castries, aide de camp du maréchal prince d'Eckmûhl. 

Enfin après des marches rapides qui n'étaient arrêtées ni par le 
froid, ni par le manque de vivres et de fourrages, nos troupes 
entrèrent presque sur le dos de l'ennemi dans le faubourg de Vilna. 
Le général Laskin que j'avais envoyé avec un détachement par le 
chemin de côté de Saternika(?), arriva en même temps ainsi que le 
général Seslavin. Le combat devint opiniâtre, l'ennemi fut poussé si 
rapidement par les nôtres et nos canons firent un effet si étonnant, 
que, non seulement le chemin pour entrera Ostro Brama fut barré 
par les équipages, canons et chevaux, mais que le nombre des morts 
s'accrut au point que je fus obligé de mettre trois jours à faire 
déblayer le chemin et le rendre praticable pour faire entrer le 
général en chef dans cette ville. Le même jour, je trouvai l'occasion 
de faire connaître à la ville la situation de l'ennemi et de lui 



- 23 - 



annoncer que les troupes de Sa Majesté impériale le poursuivaient 
et que par conséquent la ville prît garde d'être pillée et ruinée ; 
craignant que le désespoir de l'armée ennemie ne lui fît faire quel- 
ques efforts et que la ville n'en souffrît, je retirai les troupes des 
faubourgs et le comte Orurk les plaça en observation. 

La nuit, un des habitants vint me voir, désirant savoir si cette 
attaque avait été effectuée par toute notre armée ou par des corps de 
partisans. Sur mon assurance que c'était par l'armée, il alla porter 
cette nouvelle en ville. Je lui conseillai de donner l'avis aux habi- 
tants de faire barricader leurs maisons et de tenir l'ennemi en 
respect. 

Le lendemain au point du jour, je me rappprochai avec mes 
troupes près d'Ostro-Brama ; l'affaire s'engagea et j'eus trois cents 
hommes tués et blessés ; les troupes ennemies se trouvaient encore 
dans la ville, lorsqu'à 10 heures, on découvrit un endroit où la 
palissade endommagée facilitait l'entrée. Cette découverte une fois 
faite, je fis marcher une partie de mon infanterie et lui donnai 
pour guide M. Malinowsky, officier de l'état-major, avec l'ordre 
d'entrer et de ne pas pousser de manière à engager une affaire, 
mais simplement de se faire voir ; aussitôt que l'ennemi l'aperçut, 
il n'eut rien de plus pressé que de se retirer à la hâte, et à mesure 
qu'il sortait, j'avançai et j'occupai la ville. C'est ainsi que la prise 
de Vilna a été effectuée et elle ne pouvait pas ne pas être prise autre- 
ment, quoique le général Tettenborn ait prétendu avoir pris cette 
ville avec deux cents cosaques et deux escadrons de hussards. S'il 
est permis à quelqu'un de s'approprier l'honneur de cette conquête, 
c'est à moi d'abord, parce que je poursuivis l'ennemi et que je n'ai 
cessé de le harrasser, et secondement parce que j'avais les forces 
nécessaires pour lui en imposer. Cependant, je n'ai jamais eu la 
hardiesse de dire, que j'avais pris la ville, mais que c'est moi qui 
l'ai occupée. La relation que j'ai envoyée à l'amiral, éclaircira mieux 
ce fait. Il est sûr, que si je ne me donne pas le mérite d'avoir pris 
la ville, je puis au moins prétendre à l'honneur de l'avoir conservée, 
car j'ai plus eu d'embarras à sauver tous les magasins, tous les 
comestibles et toutes les munitions de différents genres, et même la 
ville qui était inondée par tant de monde, qu'à la prendre elle- 
même, car l'ennemi a eu la bonté de vouloir l'évacuer. J'ai été 
obligé de rester trois jours de suite sous les armes et de défendre 
les propriétés des habitants ainsi que les magasins, je suis parvenu 
à découvrir la caisse et les papiers secrets et je les ai rendus, d'après 
les ordres de l'amiral, au général en chef prince Kutusof avec le 
registre exact de l'argent qui se trouvait à la disposition du gou- 



— 24 — 



vernement, ainsi que des barils remplis d'argent qui appartenaient 
à l'ennemi. En supposant que je renonçasse à l'honneur d'avoir fait 
un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels plusieurs géné- 
raux distingués, nombre de canons, un butin considérable, même 
l'occupation de Vilna, je crois cependant pouvoir espérer que per- 
sonne ne me refusera l'honneur d'avoir surmonté tous les obstacles 
que le climat, et l'entière impossibilité de se procurer des vivres 
m'ont opposés ; obstacles qui ont servi d'excuse principale à l'ar- 
mée ennemie. 

Ma plume n'a pas les forces suffisantes pour peindre dans son 
vrai jour, le tableau désastreux de l'humanité souffrante, qui, 
depuis le passage de la Bérézina jusqu'à Vilna, s'est présenté à ma 
vue. Le souvenir m'en est beaucoup trop douloureux, pour que je 
puisse le retracer froidement sur la page. J'abandonne cette tâche à 
une plume accoutumée à écrire dans toute sa force, l'image du 
malheur et du désespoir, et je me borne uniquement à ajouter, 
qu'après avoir défendu les droits de mon souverain, je ne pouvais 
pas refuser ma pitié à des malheureux que, depuis cet instant, je 
ne considérais plus comme ennemis, mais comme des victimes 
sacrifiées à une ambition outrageante. 

Enfin, après la prise de Vilna, l'ennemi fut délogé et, dans l'es- 
pace de quatre jours, entièrement chassé au delà de nos frontières. 
C'est ainsi que nos troupes, couvertes de gloire, ont su défendre les 
droits sacrés de leur religion et de leur souverain; et pénétrés de la 
gloire de l'Eternel, nous chantâmes ici Te Deum en témoignage de 
notre reconnaissance. 

Conclusion. — Le résultat de cette campagne fournit en général 
des faits bien intéressants à l'histoire de ce siècle. D'un côté, on 
voit un militaire heureux, élevé à la dignité de souverain, se repo- 
sant aveuglément sur son bonheur, usant de toutes ses forces, 
pour envahir et subjuguer les pays les plus éloignés et, s'endormant 
sur les conséquences, ne faire aucune attention à sa ligne d'opéra- 
tions et aux règles de la prudence qui nécessitent des règles calmes 
et sages. 

D'un autre côté on voit paraître, dans tout son lustre, un prince 
magnanime, bienfaisant et juste, animé par les plus rares senti- 
ments et ne consultant que des moyens établis sur la plus pro- 
fonde sagesse, pour détourner le coup fatal, que le plus grand 
ennemi de ses peuples se préparaît à porter à son empire. 

Cette sagesse a fait concevoir à notre auguste souverain un plan, 
qui a été couronné par le plus brillant succès. 



— 25 — 



Il voulut qu'on fît la guerre en Fabius, pour sauver la patrie et 
elle fut sauvée. 

L'histoire militaire, pourra en tirer plusieurs conséquences; la 
plus intéressante, pour former un principe réel, est d'examiner non 
seulement les fautes en grand, de celui qui, après avoir subjugué 
presque toute l'Europe, a prétendu soumettre à son pouvoir l'empire 
de Russie, mais encore de détailler les causes de la destruction de 
la plus belle armée et de la plus aguerrie qui se trouvait alors en 
Europe. Le résultat de cette conséquence prouvera clairement que 
la ruine de l'armée ennemie ne provenait ni du froid ni de la 
famine, mais prenait sa source dans la démoralisation de son chef, 
qui ne se répandit que trop sur le reste. 

Du moment que la complaisance politique avait autorisé les 
rapines et les injustices, l'intérêt personnel servit de base et devint 
le principal moteur de chaque individu et étouffait toute espèce de 
discipline. L'empereur Napoléon s'en aperçut mais trop tard, quel- 
ques actes de justice ne pouvaient point y remédier. Dès lors l'armée 
la plus respectable, sous le rapport de la gloire et de l'éclat mili- 
taire, se démoralisa au point qu'elle ne connut plus de frein, elle 
pouvait braver les dangers, car la bravoure lui était propre, mais 
elle ne pouvait tenir contre des privations auxquelles elle n'était 
point accoutumée ; enfin elle commença à se disputer les moyens de 
subsistance, et comme la justice et l'ordre avaient totalement dis- 
paru, le fort l'emporta sur le faible ; il arriva donc que chacun, 
pour fournir à son nécessaire, abandonna les rangs et par consé- 
quent personne ne se trouva plus à sa place dans le malheur. 

Après la prise de Smorgoni, les Français me demandèrent où se 
trouvait leur avant-garde et moi à mon tour, je leur demandai où 
leurs généraux étaient restés. La seule division Loison, fraîche- 
ment arrivée de Smorgoni, avec nombre de canons et la position 
avantageuse qu'elle avait, aurait suffi non seulement pour m'arrê- 
ter, mais encore pour arrêter toute notre armée et donner le temps 
à ceux qui la précédaient, de se rendre à Vilna et de s'y remettre 
en gagnant quelques jours sur nous. 

Ce triste exemple suffit, pour prouver à chacun, que les troupes 
doivent être conduites par des principes d'honneur et que dans tous 
les cas il est essentiel d'empêcher qu'elles n'abusent de leur force. 
Lorsque le gouvernement fournit le nécessaire aisé à ses troupes, 
il doit, de même, avoir un œil strict à ce qu'elles soient toujours en 
ordre. 

En un mot, le manque du nécessaire désorganise l'ordre civil, mais 
lorsqu'une armée le reçoit des bontés de son souverain, tout abus 



— 26 — 



des troupes doit être sévèrement réprimé et il n'existe aucun cas qui 
puisse autoriser des licences volontaires, même dans les pays enne- 
mis. Les avantages doivent de même devenir la récompense du 
souverain, pour le zèle du service et non pas se trouver à la dispo- 
sition d'un individu, car en général, le soldat bien conduit, bien 
nourri, bien habillé est brave ; riche, il devient négligent et finit par 
être féroce. 



II. — Journal de Sacken 



Par suite des ordres que le maréchal prince Kutusof avait donnés 
à l'amiral Tchitchagof de marcher avec la plus grande partie de 
son armée par Slonim et Minsk à Borisov pour y attaquer de front 
l'armée française qui se retirait de Moscou et était poursuivie par 
la grande armée russe, M. l'amiral Tchitchagof détacha le 1 1/23 du 
mois d'octobre, la veille du jour où il commença son mouvementée 
lieutenant général baron Sacken avec un corps de treize mille 
hommes pour observer le prince de Schwarzenberg que l'entrée de 
nos troupes dans le duché de Varsovie avait forcé de se retirer dans 
les environs de Miedzyrzyc où il réunit à lui un renfort de six mille 
Autrichiens, ce qui porta son armée à trente mille hommes effectifs. 
Le corps franco-saxon sous les ordres du général Reynier recevait 
en même temps la division d'infanterie française commandée par 
le général Durutte. Les instructions données au général Sacken 
par l'amiral Tchitchagof lui imposaient l'obligation de couvrir la 
Volhynie et de protéger la marche des convois qui, de Dubno par 
Mozouir, devaient servir à la subsistance de l'armée qui marchait 
vers Slonim. Le lendemain de la formation de ce corps, on s'occupa 
de la formation de son état-major. 

Le i3/25 seulement, le général Sacken parvint à la réunion en 
avant de Terespol dans le duché où il le fit immédiatement canton- 
ner dans l'ordre suivant : une avant-garde composée des régiments 
de dragons de Smolensk sous les ordres du général major Gambo 
et des quatre régiments de cosaques d'Ural fut placée à Terebunje 
sur la rive droite du Bug à l'embouchure de la Lesna ; cette avant- 
garde poussait ses avant-postes à Niémirof en envoyant des partis 
sur la rive gauche du Bug, pour observer les mouvements des enne- 
mis de plus près. L'aile droite était formée par la 10 e division d'in- 
fanterie sous les ordres du géûéral major comte Lieven, la gauche 
sous les ordres du général major Bulatof était formée par les divi- 
sions d'infanterie 16 et 22. L'arrière-garde commandée par le géné- 
néral major Lissanevitsch était composée du régiment de hulans 



— 28 — 



Tchourgoujenski et d'un régiment de Kalmouks qui n'avait pas 
encore joint le corps. La droite appuyait à Lebiedzow, la gauche à 
Koden ; l'avant-garde de l'amiral ayant évacué les postes qu'elle 
occupait en avant de Biala, il les fit aussitôt réoccuper par quel- 
ques troupes légères et porta le général Bulatof à Zalesie, ce qui 
contribua à masquer le mouvement de l'amiral, bien que les 
ennemis eussent profité de l'intervalle pour se rapprocher de Biala. 

16/28 décembre. Le 16/28, on remarqua beaucoup de mouvement 
dans l'armée ennemie sans pourtant pouvoir en tirer aucune con- 
naissance de leurs projets; quelques-uns de leurs hussards se mon- 
traient sur la rive gauche du Bug à la hauteur de Droghitschin ; 
leurs démonstrations sur Biala étaient plus considérables. 

i8/3o décembre. Le i8/3o on apprit que les ennemis continuaient 
à passer à Droghitschin, le général Sacken rapprocha le général 
Bulatof de Brest pour être à même de se porter avec plus de rapi- 
dité sur la rive gauche du Bug, si cela était nécessaire, étant obligé 
de passer la rivière à cette ville et n'ayant pas de pontons. Le même 
jour le corps du général Sacken fut renforcé de celui du lieutenant 
général Essen que l'amiral venait de détacher à cet effet, ce qui met- 
tait le général Sacken à même de changer totalement le plan de ses 
opérations. 

I g/3 1 décembre. On fut informé que les ennemis avaient jeté 
deux ponts sur le Bug un à Droghitschin, l'autre à Siématitsche, et 
on vit, à n'en pouvoir douter, que la tête de colonne ennemie diri- 
gée sur Biala n'avait eu pour objet que de masquer le mouvement 
du prince de Schwarzenberg et ses projets furent dévoilés. 

II était évident que s'il avait eu des vues sur la Volhynie, il aurait 
attaqué le corps du général Sacken à Brest et n'aurait pas eu besoin 
de passer le Bug à Siematitsché et à Drogitschen, la supériorité de 
ses forces le mettait à même d'agir offensivement directement. Les 
Autrichiens réunis aux Français et Saxons sous les ordres du géné- 
ral Beynier formaient un total de 55. 000 hommes. Leur but était évi- 
demment donc d'aller au-devant de la Grande Armée française qui 
était forcée par ses revers et, s'il restait encore un doute au général 
Sacken, c'était celui de savoir si les ennemis prendraient la direc- 
tion de Grodno et Vilna, ce qui paraissait alors probable, vu le 
bruit qui courait généralement que le général Steingel avait débar- 
qué à Riga, menaçait la Lithuanie, ou s'il suivait l'amiral pour 
inquiéter ses derrières, ce qui l'eût empêché d'exécuter un plan d'où 
dépendaient les résultats décisifs de toute la campagne. C'était en 
suivant pas à pas les ennemis, en attaquant leur arrière-garde et 
leurs corps séparés, s'ils divisaient leurs forces, en faisant front, et 



— 29 — 



se retirant devant leurs forces réunies s'ils marchaient devant le 
général Sacken et en donnant par ce moyen à l'amiral le temps de 
gagner plusieurs marches qu'on pouvait atteindre ce but; et c'est 
en suivant constamment ce plan, en s'exposant à avoir à combattre 
contre des troupes du double plus fortes que les siennes, en pensant 
même qu'un échec, dont le résultat aurait été la liberté d'agir don- 
née à l'amiral, échec, dont la sagesse des mouvements du général 
Sacken l'a préservé, qu'il est parvenu, en suivant ce plan avec persé- 
vérance, à faire éprouver à l'ennemi plus de pertes qu'il n'en a 
essuyées lui-même et à leur faire abandonner un projet duquel, de 
leur propre aveu, ils faisaient dépendre le résultat de la campagne. 

Le ig/3 1 tout le corps marcha dans la direction de Bouisoko 
Litovsk qui fut occupé par les ordres du général major Melissino. 
Le corps du général Essen occupa Euniki sur la Lesna.La 10 e divi- 
sion y fut également postée, les 16 e et 22 e occupèrent Terebunje, on 
y construisit un pont de bateaux et le corps y passa la Lesna. On 
apprit le même jour que les ennemis avaient achevé leur passage 
sur la Lesna. 

La position que venait d'occuper le corps du général Sacken le 
mettait à même d'observer les mouvements ultérieurs des ennemis 
et de s'assurer de la direction qu'ils prendraient, soit qu'ils voulus- 
sent passer la Narew à Pleski, à Narew ou à Roudnïa qui sont les 
seuls points où il y ait des ponts, soit qu'ils se dirigeassent sur 
Proujanouï par Chérechev. On profita de ce jour de repos pour 
donner une nouvelle organisation à ce corps d'armée. Le régiment 
de Bialystock fort de trois bataillons forma la garnison de Brest 
Litovski, deux régiments de cosaques ukraniens sous les ordres du 
colonel comte de Witt eurent ordre de faire des excursions dans le 
duché. Le wagenburg fut établi à Prilouki sur le Bug au-dessus de 
Brest et à même de s'approvisionner sur la rive gauche, un bataillon 
du régiment de Crimée en forma la garde. L'avant-garde du corps 
fut composée du régiment de hussards de Lubno, du régiment de 
dragons Wladimir, de deux régiments de cosaques et d'un bataillon 
de chasseurs avec deux pièces d'artillerie sous les ordres du général 
Mellissino. Le lieutenant général Essen commanda l'aile droite 
formée par son corps ; l'aile gauche formée de deux divisions 
d'infanterie fut confiée au général major Bulatof. Le régiment de 
dragons Smolensk et i er régiment de cosaques formèrent l'arrière- 
garde sous les ordres du général Gamper. La 10 e division d infan- 
terie avec le régiment de dragons de Perejaslawl, la réserve, sous 
ceux du général major comte Lieven. 

23/4 décembre. On ne marcha en avant avec tout le corps que 



* 



— 30 — 



le 23 ; l'avant-garde fut postée à quelques verstes en avant de Visoko 
Litovsk vers Siematitsché, la droite occupa Visoko, la gauche vers 
Voltschin, la réserve et le quartier général à Kusicze. Le général 
Essen qui dirigeait les mouvements de l'avant-garde eut ordre de 
faire reconnaître Klechtchéli et Siematitsché et le général Bulatof, 
de qui dépendaient les mouvements de l'arrière garde, Niémirof et 
Mielnik sur le Bug. Une patrouille de trente hussards ennemis 
ayant poussé près de Visoko fut rencontrée et culbutée par 
vingt cosaques qui en prirent dix et en tuèrent quelques-uns. 

Dans la nuit du 23 au 24/5, les ordres furent donnés pour marcher 
avec tout le corps sur Siematitsché. La droite devait avec la réserve 
atteindre ce point par la grande route et la gauche avec l'arrière- 
garde en descendant le long du Bug. Le but de ce mouvement 
était de profiter du moment où l'on supposait que les Autrichiens 
les Français et les Saxons n'avaient pas encore passé avec la totalité 
de leurs forces pour donner plus d'ensemble à cette opération et 
donner le change à l'ennemi. 

Il fut ordonné au comte deWitt de se porter avec rapidité le long 
de la rive gauche du Bug et d'attaquer les ennemis sur leurs der- 
rières. 

24/5 décembre. L'avant-garde s'ébranlait, lorsqu'une nouvelle Ren- 
contre des hussards ennemis nous procura quelques prisonniers qui 
assurèrent unanimement que l'armée ennemie se dirigeait surBielsk 
etOrla, et que la reconnaissance poussée sur Visoko n'avait été des- 
tinée qu'à couvrir leur mouvement. La direction du corps fut chan- 
gée. L'arrière-garde seulement continua à longer le Bug. Le géné- 
ral Essen détacha l'avant-garde sur les traces de l'ennemi et, de ce 
jour, on ramassa quantité de traîneurs. 

25/6 décembre. Le corps marcha en avant et fut porté avec la 
droite et le quartier général à Klechtchéli, la gauche à Tschéremka 
et la réserve à Dasze. Les ennemis se dirigèrent sur Narev 
et atteignirent Budnia sans entrer dans la forêt de Bielovej. Une 
autre colonne ennemie suivie par le général Gamper prit le chemin 
de Bielsk à Pleski et ne passa pas la Narew sur ce point, tandis que 
sur tous les autres ils avaient passé cette rivière et couraient à mar- 
ches forcées joindre l'arrière-garde de l'amiral. 

26/7 décembre. Le 27, on suivit la même direction, la droite 
atteignit Sta. Kornin, la gauche Orla, et la réserve Dubicze Cer- 
kiewne. L'éloignement des Autrichiens et la rapidité de leur marche 
laissaient peu d'espoir de les atteindre. Le corps de Beynier avait 
également passé la Narew; hors ce corps demeuré à Pleski qui sem- 
blait destiné à défendre ce passage, ce qui obligea legénéral Gamber 



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qui n'avait qu'un simple détachement de cavalerie à s'arrêter à 
Bielsk. 

27/8 décembre. Le lendemain on continua à poursuivre l'ennemi, 
l'aile droite futportée àNowosady, la gauche à Kuraszewo, la réserve 
et le quartier général à Dobinoui. L'avant-garde reconnut la Narew 
et atteignit dans la ville de ce nom un détachement de [cavalerie ; 
deux escadrons de hussards de Lubno l'attaquèrent incontinent et, 
après un combat assez vif, l'obligèrent à la retraite laissant un 
major et des soldats tués et 68 prisonniers. 

Le général Sacken, ne voulant pourtant pas s'engager dans la 
plaine de Bielovej tant que la rive gauche de la Narew ne serait 
pas totalement évacuée par les ennemis, donna ordre au général 
Bulatof de se porter à Pleski et d'enlever de vive force la tête de 
pont que l'ennemi y conservait. Durant ces mouvements, le comte 
de Witt, en suite des ordres qui lui avaient été donnés, s'était 
porté le long de la rive gauche de Bug vis-à-vis Drogitschin où il 
détruisit quelques magasins abandonnés par les ennemis, il man- 
dait que le pays entre le Bug et la Vistule était demeuré sans 
défense jusqu'à la hauteur de Siedlec, mais que le général polonais 
Kozinski faisait des démonstrations sur Parczow et semblait mena- 
cer Brest, ce qui engagea le général Sacken à porter le wagenburg 
de Prilouki à Kobrin. 

29/10 décembre. Et lui de sa personne continua son mouvement 
et vint bivouaquer avec l'aile droite et la réserve à Bielovej ; son 
avant-garde avait franchi le passage de Roudnïa et enleva aux 
environs entre ce défilé et Svislotsch 3oo prisonniers, un major 
saxon et quinze chariots chargés de vivres. On eut beaucoup à se 
louer de ce mouvement. Le général Beynier qui marchait aussi len- 
tement que possible pour donner le temps au prince de Schwarzen- 
berg, voyant l'avant-garde russe enfoncée dans les bois qui sont sur 
la rive droite de la Narew depuis Roudnïa jusquà Rudniki et avait 
même pénétré jusqu'aux environs de Svislotsch, fit un mouvement 
à sa gauche et détacha de Berniki une forte colonne d'infanterie 
vers Roudnïa, dont il était moins éloigné que le général Melissino 
qui se serait trouvé ayant de front tout le corps franco-saxon, tandis 
que le seul point de retraite qu'il eût lui était enlevé. Mais par un 
hasard dont la guerre offre si souvent des exemples, une des colon- 
nes ennemies n'osa pénétrer dans les bois de Roudnïa, appréhen- 
dant d'y être enfermée par les colonnes qui venaient de Rielovej ; 
cet incident évita au général Melissino le danger d'une position 
fort critique; il le mit à même de regagner Roudnïa sans autre 
perte que celle de neuf cosaques qui furent coupés. 



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3o/i2 décembre. Le détachement que le général Sacken avait été 
forcé de faire, ne lui permettait pas de poursuivre les ennemis avec 
la même activité, cependant il se porta le 3o à Roudnïa, fit attaquer 
les avant-postes ennemis qui furent relancés jusque vers Berniki, 
on leur tua quelques hommes et on leur fit quelques prisonniers. 
Le général Bulatof ayant obligé les ennemis à quitter Pleski et lui 
ayant fait 3oo prisonniers revint à Bielovej, de sorte qu'il n'était 
plus séparé du corps que d'une marche. 

Le jour suivant, le corps marcha à Berniki et on fit reconnaître 
Svislotsch pour savoir si l'ennemi prenait cette direction et, dans 
ce cas, y faire marcher le général Bulatof, mais s'étant assuré qu'il 
avait pris poste entre HornostajewiczetLapenitzsa, direction qui avait 
été suivie par les Autrichiens et ne laissait aucun doute que leur 
projet était de marcher sur Slonim, il fut ordonné au général Essen 
de détacher le régiment de dragons Serpuchov pour occuper Poro- 
zov. Le ruisseau qui coule auprès de cette ville sépara les deux 
avant-gardes durant la nuit. Le général Bulatof eut ordre de rejoin- 
dre le corps en une marche par Berniki. A la pointe du jour un 
combat s'engagea entre les avant-postes, l'ennemi mit le feu au 
pont de Porozov qui fut éteint par nos troupes. Le général Essen 
se porta à Hornotajewicz et y arriva avec le général Melissino qui, 
d'après la disposition générale, devait tourner cette ville et prendre 
l'ennemi à revers, ce qui, n'ayant pas eu lieu, empêcha de pousser 
la cavalerie saxonne avec vigueur ; elle était formée en échiquier 
dans le fond de la vallée. Notre avant-garde ayant débouché à gau- 
che, le général Sacken fit occuper les hauteurs à sa droite par une 
partie de son infanterie, et porta le général Melissino en avant de 
l'extrémité de l'aile gauche des ennemis ; ceux-ci détachèrent une 
colonne d'infanterie pour s'emparer de ce poste. Le combat deve- 
nant fort opiniâtre, le général Sacken ne voulant pas montrer ses 
forces et pourtant se maintenir dans cette position pour attaquer 
les ennemis par leur gauche et leur couper le chemin de Slonim il 
détacha le seul régiment d infanterie d'Olonez pour soutenir les 
chasseurs qui se battaient à la baïonnette; nos armes reprirent le 
dessus et l'ennemi fut bientôt obligé à sortir du bois. Nos troupes 
déployèrent dans cette circonstance la plus grande bravoure et résis- 
tèrent avec succès durant des heures à des forces supérieures de 
plus du double. 

Cette journée coûta un millier d'hommes à l'ennemi, sa cavalerie 
eut beaucoup à souffrir de notre artillerie. L'importance que les 
deux partis avaient mise à conserver ce bois éclaircit les projets du 
lendemain ; les Russes comptaient déborder le flanc gauche des 



— 33 — 



ennemis et les attaquer sur ce point. Le général Bulatof devait 
selon toutes les probabilités arriver vers les 2 heures après midi, 
mais ce qu'on ne prévoyait pas, il s'égara et n'arriva que le soir ; ce 
contre-temps empêcha cette journée d'être décisive et la ligne enne- 
mie ne put être débordée. 

Le désavantage de cette position pour les ennemis dont on pourra 
juger d'après le plan, et la connaissance qu'ils avaient du mouve- 
ment rétrograde de l'armée autrichienne de Nesvij qui venait les 
rejoindre, furent sans doute les causes qui déterminèrent le général 
Reynier à la retraite. Les dispositions du général Sacken pour l'at- 
taque du lendemain étaient les suivantes. Le général Bulatof 
devait former la droite ; il devait s'appuyer au bois que les ennemis 
avaient été contraints d'abandonner la veille ; le général Essen la 
gauche, la réserve en seconde ligne de la gauche, et l'avant-garde 
par un mouvement de flanc, au moment où l'action s'engagerait, 
devait tâcher de contenir l'extrémité de la droite des ennemis ; deux 
bataillons avaient été envoyés sur la rive gauche du ruisseau pour 
attirer l'attention des ennemis sur ce point et couvrir Hornostaje- 
wicz. L'attaque devait commencer lorsque sur ce point on en don- 
nerait le signal, mais l'ennemi s'étant retiré pendant la nuit, les 
troupes se formèrent en colonne dans le même ordre que les jours 
précédents. L'avant-garde du général Melissino, ensuite le corps 
du lieutenant général Essen, la colonne du général Bulatof et la 
réserve formant l'arrière-garde se portèrent jusqu'à Izabélin. On 
ramassa une centaine de traîneurs. 

Le général Sacken ayant appris par des déserteurs autrichiens 
que le prince Schwarzenberg était revenu avec tout son corps de 
Slonim et s'était réuni à Medzirjetsché à son arrière-garde com- 
mandée par le général Frelich qui était parti la veille d'Izabélin 
et était revenu suivi du reste de l'armée prendre position derrière 
un bois éloigné de quatre verstes de la grande route qui mène de 
Lapenitsa à Izabélin, ce qui mettrait les Autrichiens en mesure de le 
couper par un mouvement de leur gauche, les Français occupant 
une forte position derrière Volkovisk. 

Le général Sacken donna l'ordre suivant à Izabélin où on passa la 
journée du 2/14 (1). Un bataillon du 39 e régiment de chasseurs 
entrera à 2 heures du matin sans coup férir dans la ville de Volko- 
wisk et se portera droit au logement du général Reynier ; un second 
bataillon qui suivra immédiatement le premier, prendra à droite en 
s'approchant de la ville, un troisième prendra à gauche et un qua- 

(1) Dans les pages précédentes, lire : octobre et novembre, au lieu de : décem- 
bre. 

3 



- 34 — 



trième entrera dans la ville et se réunira au premier. Les troupes 
s'avanceront en silence, pénétreront en ville, passeront à droite et à 
gauche, et se porteront sur les hauteurs qui la dominent et sont 
occupées par les bivouacs ennemis où ils se réuniront. Ces détache- 
ments seront suivis par toute l'armée qui marchera dans le même 
ordre que la veille et s'approchera, autant que possible, de la ville. 
Le général Bulatof attaquera la gauche des ennemis en passant le 
ruisseau près de Zapole. Le général Essen et la réserve agiront sui- 
vant les circonstances et préalablement se formeront en ordre de 
bataille devant Volkovisk. 

Les chasseurs entrèrent en ville où ils surprirent complètement 
les ennemis. La confusion et le désordre furent si grands que le 
général Reynier dont on ne savait pas au juste la maison, se sauva 
par la fenêtre et eut son aide de camp tué à côté de lui en fuyant à 
travers les rues. Le général Durutte fut blessé, ses chevaux et ses 
équipages furent la proie des flammes ; un régiment de Saxons 
formé en bataille se laissa enlever son drapeau par un détachement 
du régiment de Wiatka. Le général Reynier eut un cheval tué sous 
lui et les ennemis furent obligés d'abandonner Volkovisk ; cepen- 
dant nos troupes ne purent gagner les hauteurs occupées parles 
bivouacs ennemis à cause du feu de leur artillerie. 

Durant cette action, le général Essen déployait son corps, 
appuyant sa gauche à une verste de la ville et occupait les hau- 
teurs. La réserve, un peu en arrière, formait une seconde ligne 
débordant la gauche du général Essen et s'approcha sur ce point de 
la ville. L'ordre de passer le ruisseau au général Bulatof lui était 
réitéré, mais ne trouvant pas de gué, il ne put exécuter un mouve- 
ment qui l'eut porté sur le flanc des ennemis et eut décidé leur 
défaite avant que les Autrichiens pussent arriver à leur secours. A la 
pointe du jour, les ennemis étaient en bataille la droite appuyée au 
bois qui est sur la rive gauche de la Rossa derrière Volkovisk et la 
gauche à un grand bois qui est sur la grande route de Zelva. L'ar- 
mée russe se forma parallèlement à celle des ennemis à la portée de 
canon sans autre engagement que celui de tirailleurs qui se batti- 
rent tout le long de la ligne. Les ennemis dirigèrent plusieurs atta- 
ques sur Volkovisk, mais qui furent toutes repoussées et mirent le 
feu à coup de grenades. 

Le général Sacken ayant rempli son principal objet qui était 
d'attirer à lui l'armée autrichienne etd'en débarrasser l'amiral Tchit- 
chagof, des opérations duquel pouvait dépendre la fin de la guerre 
ne voulut pas, malgré la certitude du succès contre le général Rey- 
nier, s'engager de l'autre côté du ruisseau, préférant passer la 



— 35 — 



journée du 3/i5 à attendre des nouvelles des partis qu'il avait déta- 
chés à Medzirjetsché pour assurer à tout événement sa retraite. Le 
général Sacken avait, en partant d'Izabélin, détaché les dragons de 
Smolensk, deux bataillons d'infanterie et deux pièces d'artillerie 
volante pour garder le pont de Blenkitna sur la Rossa, et confia à 
ce détachement tout le wagenburg qui fut placé à Gnesno ; les 
blessés furent dirigés sur ce point. 

Les cosaques qui avaient été reconnaître les Autrichiens, revinrent 
vers les 5 heures du soir ramenant vingt-quatre prisonniers qui 
assuraient unanimement que le prince de Schwarzenberg avait 
repris le chemin de Slonim, ce qui était absolument contradictoire 
avec ce qu'on avait appris la veille de leur marche rétrograde pour 
sauver le général Reynier d'une entière destruction, ce qui avait 
engagé le général Sacken à suspendre son attaque contre celui-ci. 
Il venait de donner les ordres pour le lendemain, lorsqu'on entendit 
deux coups de canon entre Izabélin et Volkovisk, d'où on avait 
retiré les cosaques de Tschugujev, et immédiatement après,, quel- 
ques hommes à cheval venant à toute bride assurent que les Autri- 
chiens s'étaient emparés de ce dernier endroit, et qu'ils y avaient 
pris une partie des équipages et des blessés qui, malgré l'ordre de 
les transporter à Gnesno, y avaient été transportés de Volkovisk. En 
jetant les yeux sur la carte, on peut juger de la position où se trou- 
vait le général Sacken, n'ayant que 18.000 hommes sous les armes, 
le général Reynier en front et l'avant-garde autrichienne sous les 
ordres du général Frelich à trois verstes derrière lui et pouvant 
par une très petite marche de flanc atteindre le seul pont de Blen- 
kitna devant lui, seul point par lequel on peut passer la Rossa. La 
première disposition que fit le général Sacken fut de renvoyer sur 
la route d'Izabélin le régiment de Serpuchow qui reprit une grande 
partie des bagages dont quelques hussards s'étaient emparés ; 
d'ordonner à la réserve commandée parle général comte Lieven de 
marcher à Gnesno et d'attaquer les ennemis s'ils s'étaient emparés 
du pont de la Rossa et, pour cacher ce mouvement exécuté en pré- 
sence de l'ennemi à la portée du canon, il fît réoccuper par quel- 
ques bataillons la ville de Volkovisk où il n'avait laissé que quel- 
ques tirailleurs. 

A peine on eut appris que les ennemis n'avaient point occupé 
Blenkitna et que la réserve avait atteint ce point, qu'il fut ordonné 
au général Essen d'en prendre la route. Le général Bulatof couvrit 
ce mouvement en étendant sa ligne et forma l'arrière-garde de 
l'armée qu'il suivit à la chute du jour. Le pont de Petricovo 
était trop éloigné de l'extrémité de la gauche des Russes qui 



— 36 - 



n'avaient jamais pu imaginer que le général Reynier, que l'on 
croyait hors de mesure d'être soutenu par les Autrichiens, pût son- 
ger à passer la Rossa et les tourner par leur droite. Ce point ne 
pouvant par conséquent être négligé en agissant offensivement, 
devenait de la plus grande importance dans la retraite ; en suite de 
quoi le général Sacken envoya un détachement de dragons du régi- 
ment de Vladimir pour l'occuper, mais ils furent obligés de le 
céder aux ennemis qui, l'ayant passé, remontèrent la rive gauche 
de la Rossa par Blenkitna où ils arrivèrent au moment où la tête de 
la colonne du général Essen venait de l'atteindre et faisait halte pour 
réparer le pont qui s'était brisé sous la première pièce d'artillerie 
qui l'avait passé. Il est hors de doute que si les ennemis, après 
avoir forcé le pont de Petricovo, eussent profité de ce moment pour 
manoeuvrer sur notre gauche, la position du général Sacken serait 
devenue des plus critiques, mais par une suite des mesures qu'il 
avait prises en occupant la position de Volkovisk, lors même que 
les ennemis avaient déjà passé la Rossa à Petricovo, il parvint à 
leur en imposer malgré la marche des Autrichiens sur ses derrières. 
Le général Reynier n'ayant pas profité de ce moment pour nous 
attaquer de front, s' étant borné à garder sa forte position avec la 
plus grande partie de ses forces, donna non seulement aux Russes 
le temps de réparer le pont qui venait de s'écrouler, mais même de 
parvenir à Gnesno, de s'y reposer plusieurs heures et de poursuivre 
leur route sur Svislotsch sans avoir éprouvé la moindre perte; les 
détachements qui avaient forcé le pont de Petricovo ayant été 
repoussés et obligés à la retraite. Les Autrichiens se portèrent par 
un mouvement de flanc par Porozof à Berniki, d'où ils pouvaient 
gagner le pont de Roudnïa sur la Narew avant les Russes qui 
n'avaient pas le choix de passer cette rivière sur un autre pont, celui 
de Plonsk ayant été brûlé. Mais par une imprévoyance incroyable 
de cette circonstance et ne croyant jamais que le général Sacken 
tint cette direction en suite de faux avis qui leur furent donnés, ils 
suspendirent l'ordre qui avait déjà été donné de marcher vers 
Roudnia, et ce ne fut que le lendemain 5/17 décembre, après l'ar- 
rivée du corps entier à Roudnïa que les Autrichiens y parvinrent et 
attaquèrent vivement notre arrière-garde. Cette action qui n'eut 
aucun résultat décisif, coûta à chacun des deux partis 5oo à 600 
hommes. La position de Roudnïa pouvait être défendue par quel- 
ques compagnies contre une armée entière et il paraissait probable 
que les Autrichiens ne s'engageraient pas dans la forêt de Bielovej 
déjà traversée plusieurs fois par les armées. Le général Sacken 
marcha le 6/18 à Bielovej sans être suivi, ainsi qu'il l'avait prévu. 



- m — 



Dès ce moment, le succès de la campagne n'était plus douteux, et 
on en avait déjà eu la conviction par des lettres du général Reynier 
au général Durutte qui avaient été enlevées à Volkovisk, par lesquel- 
les on avait appris la retraite précipitée de la Grande Armée fran- 
çaise, qu'elle attendait son salut du corps du prince de Schwarzen- 
berg et de Reynier que l'on supposait devoir arrêter l'amiral Tchit- 
chagof et sur toute chose l'empêcher d'atteindre le point important 
de Borisov. Bien que l'on eût déjà fait échouer ce plan en attirant à 
soi les deux corps ennemis, le général Sacken voulut les éloigner 
encore plus de leur but et se mettre à même de reprendre l'offensive 
s'ils paraissaient ne pas y avoir totalement renoncé . En conséquence 
de ce, nonobstant la fatigue extrême des troupes, il se dirigea le 
7/19 sur Chérechev où l'avant-garde autrichienne s'était montrée. 
Le 8/20 au matin, il s'engagea une vive canonnade sur ce point ; les 
Russes étant maîtres de la ville résistèrent aux attaques réitérées des 
Autrichiens. 

A 10 heures du matin, le corps se remit en marche, les dragons 
de Serpuchov formant l'arrière-garde ; l'aile gauche vint prendre 
position à Kaménets, la droite et le quartier général à Rzeczya ; les 
ennemis suivirent faiblement, et, se portant sur leur gauche^ ils 
cherchèrent à passer le Moukavets au-dessus de Brest et avant les 
Russes ; leur marche se ralentit même après un petit combat qui eut 
lieu près de Rzeczya et dans lequel ils perdirent quelques hussards. 

Le 9/21 novembre, l'aile gauche se porta à Vistitschi et la droite à 
Turna. Le 10/22 la réserve et le quartier général vinrent à Brest. Le 
reste du corps passa la Moukavets à Schurawiza Kameniza demeu- 
rant maître des deux rives ; on séjourna dans cette position et on 
profita de ce temps pour distribuer aux troupes les secours qui 
avaient été réunis à Brest et on fit sortir des hôpitaux les gens en 
état de marcher. 

Le 14/26 novembre au soir toute l'armée ennemie parut devant 
Schurawiza Kameniza; un détachement de cavalerie saxonne vou- 
lut s'emparer du pont, mais les dragons de Smolensk qui le cou- 
vraient, l'ayant incontinemment chargé, les dispersèrent, en sabrèrent 
une bonne partie et ramenèrent trente dragons ennemis sans avoir 
éprouvé la moindre perte, mais quelques instants après le colonel 
d'artillerie Bastian, venant de placer sur une éminence une batte- 
rie de position, fut atteint par un boulet qui lui coûta la vie. La 
perte de cet officier plein de mérite fut généralement sentie ; on se 
canonna réciproquement durant plusieurs heures, les ennemis ne 
firent aucune tentative devant Brest, se bornant à se tenir en vue 
de la ville. Le général Sacken pouvait conserver cette position et il 



- 38 - 



est très probable que les ennemis n'auraient pas tardé à l'y atta- 
quer, la ruine de la Grande Armée leur imposant la nécessité d'en 
conserver au moins le flanc gauche et ne leur permettant pas de 
profiter même d'un succès qui, dans leur position, ne les menait à 
rien. Ces motifs très bien sentis par le général Sacken et le vif 
désir de ne pas perdre de vue les ennemis qu'il prévoyait devoir se 
retirer aussitôt que la grande armée russe se rapprocherait du 
Niémen, durent néanmoins céder au besoin des troupes qui trou- 
vaient à peine de quoi subsister durant leur marche. Voulant 
d'un autre côté atteindre au moins avec une partie de son corps les 
environs de Pinsk pour agir sur les flancs des ennemis et se réunir 
le plus tôt possible au corps qui venait de Minsk et Slonim, un des 
principaux objets de ces mouvements ayant constamment été de se 
porter sur ce premier point, ce qui lui avait été impossible jusqu'à 
ce moment, les Autrichiens ayant toujours occupé sa droite 
en marchant d'Izabélin à Porozov, ensuite à Proujanouï lors- 
que les Russes atteignirent Chérechev, et en ce dernier lieu à 
Kobrin ayant passé le Moukavets, il fut ordonné au général Essen 
de se porter par Roudnïa à Mokranouï et Ratno et de chercher, en se 
portant à Kamen Kachirski, de gagner Pinsk. 

Le reste du corps marcha sur deux colonnes ; l'une sous les 
ordres du général Bulatof remonta le Bug. La réserve tenait la 
route intermédiaire entre celle-ci et celle que tenait le général 
Essen et parvint à Liouboml sans que les ennemis se soient 
montrés depuis Brest. Le corps fut cantonné la droite sous les 
ordres du général Bulatof à Kovel occupant Kolki ; le centre 
à Matsiov et la gauche à Lioubolm ayant des postes le long du 
Bug et en avant. Durant que le général Sacken opérait ces mou- 
vements et livrait plusieurs combats en Lithuanie, les ennemis 
agissaient offensivement vers la Volkynie vis-à-vis de Vladimir 
dont la conservation était très importante. L'ennemi ayant des 
succès sur ce point, était à même de marcher à Loutsk et Doubno 
qui renfermaient nos hôpitaux et nos magasins et couper la ligne 
de convois qui allait parMozouir à l'armée de l'amiral. L'impor- 
tance de ce point engagea les Polonais à l'attaquer, ils réunirent à 
cet effet leur dépôt établi à Lublin à la garnison de Zamosc et se 
portèrent à Ustilug au nombre de sept à huit mille hommes et 
forcèrent le passage du Bug et s'emparèrent d'IIstilug. Les troupes 
qui l'occupaient se replièrent sur Vladimir où elles furent bientôt 
rejointes du régiment d'infanterie Penzenwoi et une compagnie 
d'artillerie à cheval sous les ordres du lieutenant-colonel Novak ; 
alors, reprenant l'offensive, nos troupes attaquèrent l'ennemi avec 



- 39 — 



vigueur, le repoussèrent et l'obligèrent à repasser le Bug lui ayant 
fait éprouver une perte considérable, la nôtre se borna à celle de 
deux cents hommes. 

Le corps polonais sous les ordres du général Kozinski, renonçant 
à son premier plan, tourna une partie de ses forces contre le comte 
de Witt qui avait été détaché avec deux régiments de cosaques 
Ukraniens et deux cents cosaques du Don pour couvrir Brest et atti- 
rer l'attention des ennemis sur la rive gauche du Bug. Ils se portèrent 
d'abord à Parczovo, ce qui obligea le comte de Witt à se maintenir 
dans les environs de Maie et Miedzyrzyc ; cependant un nouveau 
corps étant venu prendre poste à Siedlec ayant une avant-garde à 
Losyce, le comte de Witt saisit cette occasion de les atta- 
quer en détail. En conséquence de ce, le prince Tscherbatof qui 
venait de le joindre avec un troisième régiment de cosaques de 
l'Ukraine eut ordre de se porter de Janovo par Constantinov sur 
Losyce. Le prince Obolenski commandant un de ses régiments se 
dirigea sur le même point de Kuwnatvi Mikano. Le comte de Witt 
marcha au centre avec le reste de sa troupe, il avait espéré surpren- 
dre les ennemis et il comptait les attaquer à la pointe du jour, mais 
il les trouva en bataille en avant de Losyce. Les Ukraniens, quoique 
nouvellement formés, ne furent point déconcertés par l'aspect d'un 
ennemi supérieur et même d'artillerie. L'affaire s'engagea, devint 
vive et se soutint avec un succès égal pendant plusieurs heures, mais 
une attaque vigoureuse que firent les Ukraniens et un mouvement 
du prince Obolenski sur leur droite décidèrent les ennemis à une 
retraite précipitée, abandonnant leurs blessés et ayant éprouvé une 
perte fort sensible. Les troupes sous les ordres du général Sacken, 
à l'exception du général Essen qui avait eu l'ordre de rejoindre 
l'amiral, se remettaient dans leurs cantonnements des fatigues 
excessives qu'elles avaient éprouvées. Nos avant-postes allaient 
jusqu'aux portes de Brest et y tenaient l'ennemi presque enfermé, 
le quartier général occupait Dolsk, point central relativement à la 
position des ennemis et qui mettait à même d'observer leurs mou- 
vements sur la rive gauche du Bug d'où, à l'appui de Zamosc, ils 
menaçaient différents points de notre frontière. 

Ils venaient d'occuper Hrubieszow et inquiétaient sans cesse nos 
avant-postes. Le lieutenant général Pouschkin, ayant eu connais- 
sance que ce point n'était occupé que par un bataillon d'infanterie 
et cent hulans, détacha le général major Bepnincki pour les y atta- 
quer. Celui-ci réussit si bien dans cette expédition qu'il détruisit 
totalement le détachement ennemi et fit prisonnier le lieutenant- 
colonel qui le commandait. 



— 40 - 



Avant que de parler des nouveaux mouvements du corps du 
général Sacken, jusqu'à l'occupation de Varsovie, je reviendrai un 
instant sur la conduite qu'a tenue dans cette courte mais fort pénible 
opération, le corps autrichien sous les ordres du maréchal prince de 
Schwarzenberg. Le mouvement rétrograde de son corps, lorsque, 
île Slonim, à l'époque où nos troupes emportaient Kobrin, il revint 
pour dégager les Saxons avait été déjà considéré comme une preuve 
du peu de désir de la part des Autrichiens de s'avancer dans l'inté- 
rieur de la Russie, et cette opinion, quoique elle eût dû être 
détruite par la marche sur le Styr, était pourtant celle de beaucoup 
de monde, un mouvement semblable à celui dont je viens de parler 
dans une circonstance où la fuite des Français de Moscou et où la 
marche des Autrichiens et leur rencontre pouvaient seules les sau- 
ver d'une entière destruction à la Bérésina, a encore plus accrédité 
cette opinion. Témoin oculaire des faits que je viens de rapporter 
et à l'appui desquels j'ai été à même de réunir mille preuves, j'ai 
pu m'assurer d'une manière positive que si, dans les diverses opé- 
rations qui ont terminé jusqu'au passage du Bug cette glorieuse 
campagne pour les armées russes, les Autrichiens, malgré leur 
supériorité numérique à Volkovisk, n'ont su, après avoir débordé 
entièrement le général Sacken, rien entreprendre contre lui après 
avoir renoncé à leur premier plan. Si d'Izabélin ils n'ont pas mar- 
ché sur Roudnïa dont ils étaient plus près que les Russes et par où 
ceux-ci devaient absolument se retirer, si à Chérechev, après la 
marche de flanc du général Sacken, ils ne l'ont pas entamé, c'est 
certainement, après le tribut d'éloges qu'on doit payer aux corps 
russes et à son chef, le résultat des fausses combinaisons des géné- 
raux autrichiens et non celui de leur politique. Leur dévouement à 
la cause des Français, au moins à cette époque, était sans bornes. 

Les troupes s'étant remises des fatigues qu'elles avaient essuyées, 
le général Sacken réunit à son corps le régiment de Vélikriky qui 
venait d'arriver à Loutsk des bords du Kouban ; ce régiment de 
cosaques à pied de la mer Noire fut envoyé à Vladimir en échange 
de trois compagnies du régiment de Schevatof qui rejoignirent le 
corps et on remplaça également une compagnie d'artillerie à cheval 
par une batterie. 

Le 3/i5 décembre à la suite des ordres de Son Altesse M. le prince 
Kutusof, le corps du général Sacken prit la direction de Pinsk 
pour se réunir à un corps volant commandé par le général aide de 
camp comte Ozarowski qui avait été détaché de la grande armée à 
cet effet. Le quartier général se porta à Kovel, on apprit que M. le 
prince de Schwarzenberg faisait des mouvements dans les environs 



-Ai- 



de Pinsk. Un détachement de cavalerie polonaise, ayant voulu pas- 
ser le Bug" à VIodawa, avait perdu quinze hommes et l'officier qui 
le commandait dans une rencontre avec nos cosaques qui perdirent 
dans cette occasion un officier et quatre cosaques. 

Le lieutenant général Essen ne s'étant pas cru assez fort pour 
pénétrer par la route de Pinsk avait pris infiniment plus à di'oite et 
comptait en suivant la roule de Kovel et Volki aller passer le Pripet 
à Mozouir par Owrutsch. Il lui fut enjoint de reprendre la route 
de Pinsk. Le général Sacken, voulant cacher son mouvement aussi 
longtemps que possible, fit faire des démonstrations sur Brest 
par le lieutenant-colonel Minicki, commandant le 4 e régiment 
d'Ukraine. Il attaqua les avant-postes ennemis et les repoussa 
jusque vers Brest leur faisant éprouver une perte de cinquante-sept 
hommes. 

Le 5/17 décembre. Le général Bulatof vint séjourner à Krouimno, 
le comte Liéven à Kamen Kachirski. Le quartier général au premier 
de ces endroits. 

Le 6/18 décembre. La première colonne marcha à Lioubachévo, 
la seconde à Krouimno. 

Le 7/19 décembre. La première à Mokra, la seconde à Liouba- 
chévo où le quartier général séjourna. Le même jour, on apprit que 
le lieutenant général Mussin-Pouschkin ayant passé le Bug, s'était 
établi dans le duché de Varsovie dans les environs de Hrubieszow. 
Ses avant-postes s'étendaient jusqu'aux portes de Zamosc ; nous 
apprîmes également que les Autrichiens, ayant levé des contribu- 
tions en argent sur Pinsk et détruit les magasins qui s'y trouvaient, 
se retiraient sur Kobrin. 

Le 8/20 décembre. Le corps du général Bulatof se porta à Janovo ; 
celle du comte Liéven à Mokra et le quartier général à Balandycze. 
Des partis envoyés sur les routes de Kobrin et de Khomsk nous 
informèrent de la direction des ennemis. Les Autrichiens, formant 
l'aile droite, s'étaient dirigés par Kobrin sur Seghnévitschi et le 
général Reynier marcha sur VVisoki-Litovsk. 

Le g/ 21 décembre. Tout le corps séjourna dans ses cantonnements, 
le quartier général fut porté à Janovo. 

Le 10/22 décembre. Le général Bulatof se porta à Kliomsk ; le comte 
Liéven à Janovo et le quartier général à Bezdej. Le général Sacken, 
voulant cacher aux ennemis le point où il comptait passer le Bug 
et voulant en même temps suivre l'ennemi sur toutes les routes 
qu'il tenait, ordonna au général Buiatof de marcher de Khomsk 
par Malets, Proujanou)' et, Chérechev sur Kamenets-Litovski en 
six jours, au comte Liéven de marcher à ce même point par Kobrin 



— 42 — 



et d'y arriver en sept jours. En passant à Kobrin, il devait détacher 
le colonel Achleschikov avec son bataillon de chasseurs, trois cents 
cosaques et quatre pièces d'artillerie volante pour occuper Brest, 
Litovski et rejoindre ensuite le corps de Wisoki Litovsk. 

Le quartier général escorté du régiment de Crimée suivit la route 
de Brest, y arriva le 16/28 et y séjourna le 17/29. 

Nous retrouvâmes une partie des malades que nous avions été 
obligés de laisser dans cette ville, les alliés en avaient envoyé une 
grande quantité à Varsovie, et ceux qui restèrent avaient été si cruel- 
lement maltraités par les Polonais qu'ils n'étaient pas en grand 
nombre. 

On laissa -à Brest un faible bataillon et cinquante cosaques; le 
reste du détachement qui s'y était porté, repartit le i8/3o avec le 
quartier général et vint coucher à Kriki. 

Le ig/3 1 décembre. Il rejoignit le comte Liéven à Visoki Litovsk, 
et celui-ci fut porté le même jour à Téliatitschi, le 20 à Siematitsché 
où le quartier général vint s'établir. Le général Bulatof atteignit 
l'arrière-garde autrichienne qui se dirigeait sur Ciechanowitz où elle 
passa la Narew nous laissant mille deux cents prisonniers, tandis 
que le comte Liéven en enleva quatre cents entre la Lesna et le Bug. 

Le corps français-saxon venait de repasser cette rivière dans un 
état de dénuement incroyable, ayant éprouvé une perte de six mille 
à sept mille hommes, au même jour où deux mois auparavant, plein 
d'espérance de rester maître de la campagne, il comptait se réunir 
à leur Grande Armée, et les Autrichiens avec plus d'espoir encore de 
réaliser leurs projets. Leur contingent ayant été porté pour cet objet 
au grand complet avec deux mille ou trois mille hommes de moins 
depuis leur dernier passage du Bug quoiqu'ils eussent peu com- 
battu, ayant voulu atteindre les premiers l'armée de l'amiral Tchit- 
chakof, projet auquel ils furent forcés de renoncer par la suite de 
nos mouvements. 

Le prince de Schwarzenberg prit poste à Pulstuk appuyant sa 
gauche à Ostrolenka et sa droite à Bransczik, étant adossé à Modlin 
et ayant son avant-garde à Nur qu'il fit retirer à Brok à l'approche 
de nos troupes. La ligne des Autrichiens se liait par ce point à celle 
des Franco-Saxons qui s'étendait de l'embranchement de la Livets 
dans le Bug jusqu'à Siedlec ayant leur quartier général à Stanis- 
lawow. 

Suivre les ennemis pas a pas, leur enlever journellement du 
monde était tout ce que pouvait faire le général Sacken en atten- 
dant l'arrivée du corps du lieutenant général prince Volkonski qui 
avait remplacé le général Essen. Cette jonction ne pouvait avoir lieu 



- 43 - 



avant le 2/i4 janvier, les deux corps réunis avaient été à même de 
relancer les ennemis derrière la Vistule en faisant en même temps 
manœuvrer vers Pulawy le corps du général Mussin-Pouschkin. 

Le 24 l'aile droite fut portée de Grodzisk à Ciechanowitz, la gau- 
che à Siematitsché et Ostrozanouï. Le 27, le quartier général s'étant 
établi à Granno, le corps occupa les villages en avant de la rive 
gauche du Bug", la droite à Krzemien, la gauche à Grodzisck, la 
ligne des avant-postes s'étendit depuis Nur par Sterdin, Sokolow, 
Leprosin à Droghitschin. 

Toutes les armées ennemies venaient d'atteindre à cette époque 
la période immanquable où devait infailliblement conduire la plus 
téméraire des entreprises sans la moindre base, et les Russes de 
recueillir les fruits de leur patience et de leurs sacrifices et ensuite 
de leur bravoure en rejetant le faible reste de leur ennemi hors de 
frontières de l'Empire. Toutes leurs armées communiquaient direc- 
tement entre elles formant une seule ligne, et le général Sacken qui 
avait été obligé de manœuvrer jusqu'à ce moment d'après les calculs 
que les seules probabilités lui offraient, suivit dès lors l'impulsion 
générale qui fut imprimée à toute l'armée et n'agit plus que d'après 
les ordres qui lui étaient journellement donnés par le chef suprême 
de toutes les armées. 

Le manque total de vivres obligea le général Sacken à porter sa 
ligne en avant, la droite occupa Wegrow, le centre Mokoboda, et 
la gauche formée par le corps du prince Volkonski fut portée à 
Siedlec. La cavalerie ennemie fit quelque résistance à Liw, on 
l'obligea à la retraite ; leurs avant-postes paraissant vouloir se main- 
tenir à Kaluszin, le colonel Achleschikov les en délogea leur faisant 
éprouver une perte de cent hommes. Le quartier général s'établit 
à Rebsk. Les troupes s'étant reposées jusqu'au i8/3o se por- 
tèrent à Zakow; le 20, à Stanislawow où les deux corps se concen- 
trèrent et le 22 à Okuniew sans avoir éprouvé la moindre résistance. 
La cavalerie fut placée entre cette ville et Varsovie. Le prince 
de Schwarzenberg qui avait été constamment poursuivi dans sa 
retraite par le corps du général Sacken, lui envoya un parlemen- 
taire pour lui proposer de lui rendre la ville de Varsovie à des con- 
ditions qui auraient souffert bien peu de difficultés, mais le général 
en chef Miloradovitch arrivant sur la gauche de l'armée autri- 
chienne, le baron Sacken envoya ses propositions à ce général et, se 
portant à Jablonna, passa la Vistule et se réunit à l'avant-garde du 
général en chef Miloradovitch laissant deux régiments de cosaques 
devant Praga. Les ennemis évacuèrent Varsovie trois jours après et 
le corps du général Sacken fut dissous. 



III. — Lettres de Tchitchagof 



Tchitchagof à l'Empereur, Brest, 9/21 octobre (A. S. P.) 

Chaque mot de la lettre gracieuse que Votre Majesté Impériale a 
daigné m'écrire du 5/17 septembre est une nouvelle expression de 
sa bienveillance insigne, de son extrême indulgence pour moi. Les 
services qu'elle attend de moi feront l'unique objet de ma sollicitude, 
le seul emploi de mes facultés et de mes efforts. 

Depuis le départ du général Tormasof, j'ai pris le commande- 
ment des deux armées sous la dénomination de l'armée de l'Ouest. 
Si j'avais reçu la lettre de Votre Majesté en même temps avec les 
instructions dont M. Tchernitschef a été le porteur, il n'y aurait eu 
aucun embarras, aucune difficulté, car elle aurait répandu le plus 
grand jour surtout ce qu'il y avait de ténébreux dans ces dernières. 
Il y a un certain caractère inverse et bien malheureux chez nous 
pour les affaires. Quelque belle, grande et parfaite que soit la 
première idée du chef, en passant parles têtes subalternes elle s'al- 
tère, se corrompt et devient ou mauvaise ou pour le moins nulle, 
tandis que dans d'autres pays une idée première, tant soit peu utile 
et lumineuse, acquiert toute la perfection dont elle peut être suscep- 
tible en passant par les différentes instances et produit les meilleurs 
effets. Je le vois en petit, Votre Majesté l'éprouve en grand, et c'est 
bien fâcheux. Je ferai mon possible pour y découvrir le véritable 
esprit de Votre Majesté et m'y conformer avec une attention reli- 
gieuse. 

Notre poursuite comme la retraite de l'ennemi sont d'une mono- 
tonie exemplaire, il s'est préparé de longue main et le sort lui 
fournit toujours le même expédient. Ce sont des marais, des digues, 
des ponts cassés que nous rencontrons à chaque pas. Des affaires 
d'arrière-garde et quelques prisonniers qui tombent en notre pou- 
voir sont les résultats du moment. Ayant passé le Bug à Wlodava, 
nous l'avons supposé rentré dans le Duché, tandis qu'il s'occupait 
à repasser cette même rivière devant Brest et paraissait vouloir 
garder ce point. La grande importance et l'utilité dont Brest est 
pour lui dans le moment m'avaient fait croire qu'effectivement il se 



— 45 - 



serait obstiné à s'y défendre. Les batteries qu'il y faisait construire 
et d'autres précautions défensives étaient venues à l'appui de cette 
conjecture. J'ai réuni mes forces, et le 29 septembre / 10 octobre 
nous devions l'attaquer, lorsqu'au grand étonnement de toute l'ar- 
mée on apprit qu'il a profité de la nuit pour se retirer. La matinée 
était sombre, le brouillard paraissait nous favoriser, tandis qu'il 
rendait le très grand service à l'ennemi de couvrir sa fuite. Sans 
m'arrêter un instant nous le poursuivîmes et son arrière-garde a 
été à six ou sept verstes de Brest placée dans un village boisé der- 
rière la Lesna ; on se tira quelques coups, les ponts ont été cassés 
ou brûlés et ils furent inaccessibles. Dans la nuit une nouvelle fuite. 
Cependant voyant que ce jeu nous menait loin et nous écartait de 
notre véritable route, je fis arrêter à Brest le gros de l'armée en le 
faisant poursuivre par des troupes légères qu'il prit pour notre 
avant-garde. Le corps du général Mohr s'est séparé du reste et on 
lui a pris un détachement de sa cavalerie composé d'un officier et 
de 70 hussards. Les princes de Liechtenstein et de Hesse-Hombourg 
ont été blessés grièvement et mis hors de combat, un lieutenant- 
colonel, Schmidt, et quelques officiers sont faits prisonniers avec 
2.000 soldats. L'ennemi a certainement éprouvé une diminution de 
4.000 à 5.000 hommes dans cette retraite, vu la grande quantité de 
monde que nous avons aperçu en dispersés sans pouvoir toujours 
les prendre. Pendant notre séjour à Brest, j'ai tâché de faire appro- 
visionner l'armée et d'inonder de troupes légères le duché de Var- 
sovie. Le premier de ces objets a été atteint, en partie par l'arrivée 
de magasins ambulants qui ne pouvaient suivre les troupes, en par- 
tie par les contributions prises dans le pays et dans le duché de 
Varsovie. Les vivres sont difficiles à trouver ici, et ils le seront 
bien davantage là où nous allons nous porter, c'est un article qui 
m'inquiète beaucoup . Je voudrais partir d'ici avec i5 jours de pro- 
vision de réserve et que la dépense journalière pût être couverte par 
les contributions que je cherche à rendre les moins onéreuses et les 
moins inégales. 

En même temps des corps volants dont l'un sous les ordres du 
général Tschaplitz, un autre commandé par le général Melissino et 
le troisième par M. Tchernitschef accompagné de cosaques par- 
couraient le duché en différents sens presque jusqu'aux portes de 
Varsovie. Tchernitschef détruisit à lui seul une quantité de maga- 
sins. Beaucoup de fourrage et de provision nous arrivent tous les 
jours, cependant l'ennemi cherchant à gêner nos mouvements de ce 
côté s'est porté sur le grand chemin à Biala pas loin de Brest. Nous 
y eûmes une affaire mal conduite par le général Essen qui, au lieu 



— 46 



de concerter l'attaque avec le général Bulatof, qui commandait un 
autre corps, a agi tout seul et a été repoussé et perdit un canon et 
plus de 3oo hommes dans sa retraite. Les généraux Schwarzenberg 
et Reynier étaient réunis. Essen a montré dans cette occasion la plus 
grande incapacité dont un général puisse être accusé, car, sans avoir 
rien combiné avec Bulatof, ni reconnu les forces de l'ennemi, il a 
donné dedans. Bulatof de son côté est resté à une lieue de là en 
écoutant tranquillement la canonnade. Votre Majesté me reprochera 
peut-être de donner un corps à commander à ce dernier, mais aussi 
ce n'était pas mon intention. Le commandant de ce corps est le général 
Sass ; il était attendu tous les jours et n'est point venu. Au reste le 
choix n'est pas grand à faire. Essen ne vaut pas mieux à l'honnêteté 
près. Mais j'ai trouvé surtout un homme qui est au-dessous de tout ce 
qu'on peut avoir de mauvais, c'est Markof, homme ignorant, pré- 
somptueux, sans principes, manquant d'intelligence au point de ne 
pas comprendre ce qu'on lui dit dans les choses les plus simples. Il 
a nié la réception d'un ordre qu'il n'a point exécuté et qui lui a été 
expédié en présence de quatre témoins (Sabaneief, Insov, Tout- 
schkof et Oldekof) ; enfin il s'est refusé d'obéir ; sur quoi je lui ai 
pris le commandement. Il eut encore l'impudence de m'envoyer un 
rapport dans lequel il a travesti toute l'affaire, mais comme c'était 
pour me demander d'aller à la Grande Armée, je le fis partir. C'est 
un homme sur lequel personne ne doit compter. Je ne l'ai jamais 
connu, moi ; pendant les 4 ou 5 jours que je l'ai vu, ce n'était que 
des traits incessants (?) de flatterie, de bassesse, d'impertinence, de 
fausseté et d'imbécillité. J'ai cru qu'il était pressant pour le service 
de s'en défaire et heureusement il n'a pas tardé à m'en fournir l'oc- 
casion. Après l'affaire malheureuse d'Essen, nous avons voulu 
réparer le mal par une affaire sérieuse, mais l'ennemi n'était déjà 
plus, il est parti dans la nuit. 

Le but de mon opération étant en partie réussi par la retraite de 
l'ennemi dans le duché, il est temps de me rapprocher de la partie 
la plus essentielle du plan qui est celle d'entrer en communication 
avec le comte de Wittgenstein, et de m'établir sur celle de la Grande- 
Armée ennemie. Voici ce que je me propose de faire, Sire. Je lais- 
serai mon corps assez fort à Brest pour garder ce point et 
tenir la frontière en sûreté. Nos partis pourront aller jusqu'à Bia- 
listock et Grodno, et si l'amiral Steingel vient à Vilna alors tout ce 
côté se trouvera occupé par nous. Avec le reste de l'armée, je pren- 
drai la direction de Slonim, Nesvij et Minsk si rien ne me dérange 
en route. La position de Brest nous facilitera les moyens de répan- 
dre des proclamations dans le duché de Varsovie. Votre Majesté ne 



— 47 — 



peut se faire d'idée de la désertion des habitants; nous ne trouvons 
que des juifs dans ces villes. Ce sont les seuls gens qui nous sont 
attachés. Quant aux Polonais, les uns sont passifs, les autres neu- 
tres. Mais le temps et les promesses pourront peut-être changer cela. 
Je ne négligerai rien pour y réussir. Il faut absolument les engager 
à changer de protecteur parce qu'ils ne se trouveraient que mieux. 
On ne peut guère combattre leur principe ; il est légitime, mais ils 
s'y prennent mal, voilà tout ce qu'il s'agit de leur prouver, obte- 
nir des résultats plus réels par des voies sûres est digne des efforts 
des gens bien pensants. 

J'ai eu connaissance sûre d'une correspondance secrète établie par 
M. le baron Stein avec M. Grunner à Prague, qui doit envoyer ses 
dépêches chiffrées au maître de poste à Radionochlot pour leur 
expédition ultérieure au ministre de Votre Majesté. Comme les 
notions que cette correspondance peut fournir seraient utiles pour 
moi, ne serait-il pas convenable, Sire, d'ordonner qu'on me trans- 
mette le chiffre que possède M. de Grunner et qu'on prescrive au 
maître de poste de Radionochlot de me communiquer tous les 
paquets qui lui parviendraient de la part de cet agent secret afin, 
qu'après en avoir pris connaissance, je puisse les envoyer soit au 
prince Kutusof, soit au chancelier. 

Ayant obtenu quelques renseignements qui peuvent intéresser 
Votre Majesté, je prendrai la liberté d'en parler ; je les dois au 
baron de Thuyl. 

1° Que Maurozeni, chargé d'affaires de la Porte à Vienne, est 
absolument livré au parti français ; il est ennemi personnel des 
Russes. Tout ce qu'il écrit à la Porte est dans le sens de M. Metter- 
nich et de l'ambassadeur de France, M. Otto. 

11° Les Français font circuler des bulletins en lllyrie et du côté 
du Monténégro pour maintenir l'opinion. 

III 0 L'évêque de Malines, ambassadeur de France à Varsovie, 
travaille de tous les moyens pour insurger les provinces méri- 
dionales de la Pologne russe. Il entretient à cet effet de nombreux 
agents qui l'instruisent de tous nos mouvements, c'est à nous à les 
déjouer. 

IV 0 M. Otto, ambassadeur de France à Vienne, se donne de 
lui-même toutes les peines pour obtenir du cabinet autrichien l'or- 
dre de faire agir le corps du prince de Hohenzollern contre moi. Il 
a aussi cherché à faire renvoyer tous les Russes des états autri- 
chiens, mais il n'y a pas réussi. 

On assure positivement que le comte de Metternich communique 
à M. Otto tout ce que la police secrète donne d'informations. Il y a 



- 48 - 



des gens chez nous qui pensent que le comte de Metternich mérite 
toute la confiance, mais des personnes bien informées le croient 
dévoué au système français auquel il tient par intérêt et par l'amour 
de sa place. Il est très fin, très dissimulé, il sait prendre les gens 
par leur côté faible et flatter leur vanité en affectant lui-même de 
beaux principes et le goût de la franchise et de la loyauté. Deux de 
nos courriers oat été arrêtés sous différents prétextes et leurs papiers 
perlustrés, hormis le paquet que l'un d'eux, Rodenfeldt, a su déro- 
ber à la vigilance autrichienne. Metternich désire jouer le rôle de 
médiateur. 

Le prince de Schwarzenberg est absolument dévoué aux Français 
et a été élevé au grade de feld-maréchal. 

Ce qui regarde le gouvernement de la Bessarabie, je dois prier 
instamment Votre Majesté de faire revenir le sénateur pour délivrer 
le pays de tout ce qu'il peut y avoir de plus vermine. Il s'est fait 
abhorrer par sa conduite et il avait fait, je crois, le projet d'y éta- 
blir sa domination. 

Je dois dire un mot à Votre Majesté sur la brèche qu'on a faite 
aux nnances de l'armée. Dans une des caisses on a trouvé 44 sacs 
de pièces de dix sous au lieu de ducats. Le trésorier s'est occupé 
depuis le temps du prince Prosorouwsky de voler cet argent, et 
comme personne ne fait chez nous son devoir avec exactitude ; tous 
ceux qui sont tenus de visiter les caisses tous les mois ne l'ont 
jamais fait avec le soin qu'ils devaient y mettre. Aujourd'hui le 
coupable a déclaré lui-même de quels moyens il s'est servi pour 
tromper ceux qui venaient visiter la caisse. Le moyen est bien 
grossier mais il s'est trouvé assez beau pour nos Argus. Il arran- 
geait les sacs devant eux et comme personne n'a jamais regardé ce 
qu'il y avait dans les sacs, les Krubennick ont passé pour des ducats 
pendant six ans. J'espère que nous parviendrons à recouvrer autre 
chose, car on devait s'emparer de tous les effets du trésorier. Il doit 
y avoir plusieurs complices. Chacun contribuera pour sa part. 
C'est vraiment triste et malheureux, Sire, que lorsqu'on croit 
qu'avec du soin et du travail on est parvenu à amasser une somme 
considérable, qu'un scélérat pareil puisse être en état de vous jouer 
un tour aussi perfide. Que Dieu vous délivre bientôt de vos ennemis 
extérieurs et des coquins intérieurs, ce qui sera plus difficile. 

Je viens de recevoir la nouvelle d'une très belle expédition. Le 
général-major Tschaplitz a été envoyé de Proujanouï où se trouvait 
le corps du général-lieutenant Sacken, à Slonim ; il y a trouvé le 
général Konopka avec tout son régiment de la garde polonaise tout 



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composés de nobles et tout a été pris, le général et tout son convoi 
et les bagages. La ville de Slonim est occupée par nous. 

Si Votre Majesté jugeait à propos de me faire passer la correspon- 
dance précédente du baron de Thuyl au ministre de la Guerre qui 
contient la liste des individus polonais qui nous sont favorables ainsi 
que de ceux qui sont du parti opposé, je crois que cela pourrait être 
utile pour faciliter l'ouvrage dont je vais charger quelques indivi- 
dus et dont je joins ici les copies de mon instruction. Il est probable 
que, pour gagner du temps et obtenir toute la liberté nécessaire pour 
effectuer ensuite mon plan d'opération, je profite du voisinage pour 
poursuivre Schwarzenberg jusqu'à Varsovie et tâcher de m'arranger 
avec lui de cette manière, sans quoi ils seront toujours prêts à ren- 
trer dès que je m'éloignerai de la frontière. 

Titchagof à l'Empereur Alexandre Slonim, 7/19 novembre 

(A. S. P.) 

La lettre que Votre Majesté Impériale a daigné m'écrire le 1 7/29 octo- 
bre, m'a trouvé à une marche de Minsk, tandis que mon avant- 
garde avait déjà occupé cette ville. J'y suis dès aujourd'hui avec 
toutes les troupes. Notre entrée a été précédée de quelques brillan- 
tes affaires, que l'aide de camp de Votre Majesté, le comte Lambert, 
commandant l'avant-garde, a eues avec le corps du général Kossecki 
composé de plus de 3. 000 hommes. Deux drapeaux, deux canons 
et tout le camp, à l'exception du général qui s'est sauvé avec une 
centaine de chevaux, a été pris ou détruit. Depuis Nesvij jusqu'à 
Minsk nous avons fait de côté et d'autre près de 6.000 prisonniers 
dont 80 officiers; dans le seul corps de Kossecki, on en a pris plus de 
60 au nombre desquels un lieutenant-colonel et plusieurs majors. 

A Minsk, nous avons trouvé de grands magasins de vivres de 
toutes sortes. Il y en a au moins pour un mois et il y rentre tous les 
jours d'après la réquisition des Français que je fais continuer 
pour faire plaisir aux amis des Français dans ce pays. Nous avons 
aussi trouvé une grande quantité de poudre à canon que l'ennemi 
avait commencé à faire arroser, mais dont il n'y a eu qu'une petite 
partie qui a été endommagée, à ce qu'on m'assure. Il a voulu 
détruire, brûler et faire sauter la ville, mais il n'y a pas eu le 
temps de le préparer et il a craint de le faire à la hâte vu la grande 
quantité de poudre qui s'y trouvait et qui les aurait exposés au 
péril commun. J'ai été témoin de la cruauté avec laquelle les Fran- 
çais traitent les pauvres victimes qui ont été traînées ici par Napo- 
léon. 2.000 malades et blessés sont entassés les uns sur les autres 
sans aucun soin. Nous avons trouvé les malades couchés avec les 

4 



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\rivants depuis dix jours, de telle sorte que ce n'est ni l'arrivée de 
l'armée, ni aucune circonstance urgente et extraordinaire qui sont 
causes d'une si horrible négligence, mais une cruauté qui n'a point 
d'exemple ; on m'a dit même que, depuis le commencement de leur 
entrée ici, les hôpitaux ont toujours été sur ce pied. Napoléon leur 
a ainsi laissé des traces de la civilisation qu'il leur apporte. J'ai 
trouvé le chemin garni de pendus et une vingtaine de cro- 
chets prêts à en recevoir d'autres. Cependant les Polonais l'aiment 
toujours, légers ou exaltés ou ignorants, ils pensent servir leur 
propre cause, tandis qu'ils ne font que seconder les projets sinistres 
de leur tyran, car il va cesser d'être celui du monde. Sur les entre- 
laites, rien ne pouvait nous arriver de plus à propos que les nou- 
velles des victoires remportées par le comte de Wittgenstein dont 
Votre Majesté a eu la bonté de m'instruire. Tous mes efforts vont se 
diriger maintenant vers la route que pourrait prendre Napoléon et 
vers la jonction avec les victorieux. J'envoie de tous les côtés pour 
entrer en communication avec eux. Le colonel Tschernitchef est 
parti de Slonim pour tâcher de percer quelque part. Les routes 
de Borisov, de Bérézino, de Dockchitsouï sont éclairées et je 
vais pousser mes partis aussi loin que possible dans tous les sens, 
et je me porterai avec mes forces du côté où je trouverai l'ennemi 
entre Mir et Wittgenstein. Dans quelques jours, peut-être dans 
quelques heures, je saurai exactement à quoi m'en tenir. En atten- 
dant, je m'arrête ici un jour, cela rafraîchira l'armée, nous nous 
ravitaillerons, les malades seront déposés, les chevaux ferrés à cram- 
pons sans lesquels on ne peut plus aller depuis deux jours, que 
nous avons eu du verglas. 

Maintenant je dois remonter un peu plus haut dans mon récit 
pour rendre compte à Votre Majesté de tout ce qui s'est passé depuis 
ma lettre partie de Brest. Le prince de Schwarzenberg et Beynier 
qui avaient préparé leur retraite d'avance ne pouvaient pas être 
sérieusement atteints, chassés hors de nos frontières, ils s'étaient 
établis près de YVegrow sur le chemin de Varsovie et toujours prêts 
à se sauver dans Praga avant que nous ayons pu en venir aux 
mains. Cependant ils dérangeaient entièrement notre plan. Je me 
décidai donc à partager l'armée en destinant une partie que je 
laissai à Brest sous le commandement du général Sacken, de tenir 
l'ennemi en échec, d'agir même offensivement sur lui ou dans le 
Duché et en même temps de couvrir la Volhynie et la Podolie 
par lesquelles tous nos convois passaient alors. Dans cette posi- 
tion, j'ai cru pouvoir attirer l'ennemi au combat, car si effective- 
ment son intention était de me tenir de ce côté, il ne souffrirait 



— 51 - 



point que je me porte du côté opposé. S'il me poursuit, le général 
Sacken avait ordre de réunir ses troupes et moi je m'arrêtai pour 
l'attaquer en front ; j'ai fait pendant les quatre ou cinq premiers 
jours de très petites marches pour voir s'il me poursuivrait, et je 
n'ai appris qu'à Slonim que, s'étant renforcéet recruté de toutes les 
manières, son armée montait à 5o.ooo hommes, et qu'il s'appro- 
chait de Volkovisk. Des partis furent envoyés de ce côté et je restai 
un jour de plus à Slonim pour attendre le résultat de la reconnais- 
sance. J'appris en même temps que le général Sacken le poursui- 
vait en lui prenant des bagages et des prisonniers. En attendant, les 
rapports de mes partisans m'informèrent qu'il se dirigeait vers le 
Niémen ; je continuai aussi ma route. Avant de quitter Brest, j'ai 
donné ordre au corps de 3.ooo hommes qui me venait encore de 
Moldavie de se porter sur Nesvij. Au général Hertel, j'ordonnai de 
se porter sur Nesvij pas loin de Minsk ; le premier partait de 
Pinsk, le second de Mozouir. Leur marche a été dressée de 
manière qu'en arrivant en même temps sur tous les points, non seu- 
lement ils balaient tout l'espace entre le Pripet et la Bérésina, mais 
nous devions prendre comme dans un filet tout ce qui aurait tardé de 
s'enfuir de ce pays. Le général Lieders, commandant du petit corps 
de Moldavie, a très exactement obéi. Le général Hertel n'a pas bougé 
de Mozouir cherchant toujours des prétextes de rien, me faisant 
des questions insignifiantes. Cet acte de désobéissance aurait et 
peut encore avoir des suites fâcheuses. Son corps est de iô.ooo 
à 16.000 hommes. 

J'ai 32.ooo hommes, Lieders 3. 5oo. Avec celui d'Hertel, cela faisait 
plus de 5o . 000 hommes, ce qui me rendait capable d'une grande 
résistance même sans la réunion de Wittgenstein. Cela était ainsi 
conforme aux ordres de Votre Majesté ; et puis, d'après tous les 
bruits, Victor était près de Minsk, lui et Dombrowski devaient avoir 
aussi près de 5o.ooo hommes. Il était donc plus sûr de les ren- 
contrer à forces égales qu'avec une force inférieure, mais M. Hertel a 
jugé autrement et comme chez nous très souvent on désobéit impu- 
nément, M. Hertel en a voulu faire l'essai. Pour l'acquit de ma con- 
science je lui ôterai le commandement et le ferai juger, le reste 
dépendra du pouvoir suprême. Si je l'avais près de moi, j'aurais 
pu tout de suite laisser un détachement à Minsk et aller avec le reste 
au-devant de Napoléon ou de Victor, j'aurais encore été fort sans 
la jonction de Wittgenstein, et, quoique maintenant j'en ferai tout 
autant, mes forces ne seront pas les mêmes et le jeu que nous 
jouons exige qu'on risque le moins possible. Je ne sais plus s'il 
vient, quand arrivera-t-il, ni quelle direction lui donner. 



— 52 — 



D'un autre côté j'avais écrit au général Sacken de venir me 
rejoindre dès que les Autrichiens auront pris une direction qui les 
éloigne de nous ; je sais qu'ils ont passé le Niémen et se portent sur 
Vilna pour couvrir cette ville, cependant Sacken ne vient pas et 
n'écrit pas. Peut-être ses courriers sont-ils interceptés. En tout cas 
s'il tient en échec cette armée qui est certainement de 5o.ooo hom- 
mes aujourd'hui, lui qui n'en a que 25.ooo, il me semble qu'il y a 
de l'avantage pour nous d'autant plus que nous serons très suffi- 
samment forts avec les comtes Wittgenstein et Steingel. 

Je supplie Votre Majesté d'avoir égard à la recommandation que 
je ferai du comte Lambert, lui et le général Tschaplitz méritent 
bien que Votre Majesté les élève au grade de général-lieutenant. 
Cela remonterait mon armée, car j'espère que je serai délivré de 
Langeron, d'Essen et d'Hertel à la première occasion ; le premier 
serait encore bon vis-à-vis des autres, s'il n'était étourdi et distrait, 
mais le comte Lambert est vraiment d'une bravoure, d'un zèle et 
d'une activité extraordinaires, possédant le tact militaire à un très 
haut degré. Le général Tschaplitz est aussi excellent ; Konopka 
aurait échappé à un autre, et puis il nous est très utile comme 
Polonais bien pensant ». 

J'ai le bonheur de recevoir à l'instant la lettre que Votre Majesté 
a fait expédier par le comte Wittgenstein. Grâce à Dieu je suis déjà 
sur la route de Napoléon, il ne la passera pas à bon marché. Après- 
demain je serai à Borisov, mon avant-garde y sera demain. Je 
tâcherai d'opposer partout le plus grand obstacle et vous pouvez 
être persuadé, Sire, que personne au monde ne mettra plus de zèle 
à remplir vos vues que je n'en mettrai. 

Le général major va prendre le commandement d'Hertel et se 
porter sur [en blanc] ; de là, s'il n'y trouve pas l'ennemi, il se rap- 
prochera de moi par Mohilev. Hertel a été pris par les glaces à 
force d'attendre et maintenant 

Tchitchagof à l'Empereur Alexandre Extrait Brilova 

17/29 novembre (A. S. P.) 

...Maintenant, Sire, je dois croire que l'on voudra m'accuser de 
n'avoir pas fait prisonnier Bonaparte et son armée, et que j'aurais 
pu le faire si j'avais placé un corps pour lui barrer le passage. Je 
suis persuadé de mon côté qu'un corps que j'aurais pu détacher à 
Zembin, par exemple, n'aurait pas produit plus d'effet que n'en a 
produit celui qui a défendu la place où il a voulu jeter son pont. 
La rivière est navigable dans plusieurs endroits, et en très peu de 
temps on fait passer un nombre suffisant d'hommes pour s'empa- 



— 53 — 



rer du côté opposé sous la protection d'une forte batterie. Je n'avais 
que 16.000 à 17.000 hommes d'infanterie, qui seule peut faire 
nombre dans ce cas ; la cavalerie n'y étant d'aucune utilité. Un corps 
à Zembin à 3o verstes de Borisov que je devais aussi garder, ainsi 
que toute la distance jusqu'à Bérézino ne pouvait pas être assez fort 
pour résister à une armée de 60.000 à 70.000 hommes sous Napo- 
léon qui veut percer. Il aurait été sacrifié avant que j'eusse pu pen- 
ser venir à son secours d'autant plus que l'ennemi me coupait le 
chemin, et même toute mon armée n'aurait pu être suffisante pour 
l'arrêter pas même pendant vingt-quatre heures. Il n'y a qu'un 
obstacle de la nature qui pourrait produire cet effet ; dans tout autre 
cas, il aurait passé tout de même et. j'aurai eu un corps de moins. 
Si on met de l'activité et de l'ensemble dans la poursuite mainte- 
nant ainsi que dans les opérations à venir, on pourra lui faire beau- 
coup de mal ; mais attraper un homme entouré de ses gardes (seu- 
lement ?) ou détruire d'un seul coup son armée sont des choses un 
peu chimériques à ce qui me paraît. Au reste, Sire, j'ai fait mon 
possible pour réaliser, autant que faire se peut, le beau rêve que 
j'avais formé en moi-même, mais j'ai bien reconnu les difficultés 
insurmontables que la pratique présente lorsqu'elle est dépourvue 
de théories imaginaires. Le prince Volkonski est arrivé chez moi et 
il a bien voulu se charger de ce très humble rapport dont je lui sais 
bon gré, puisque cela servira à soulager mon âme de ce qui lui 
pesait. 

Tchitchagof à l'Empereur Alexandre. 1 7/29 novembre, en 

marche sur Ostachevo (A. S. P.). 

Je vois la possibilité d'une communication plus directe avec Saint- 
Pétersbourg, et je profite de ce premier instant pour faire mon 
rapport à Votre Majesté Impériale de tout ce qui s'est passé depuis 
que j'ai eu l'honneur de lui en adresser un de Minsk. Le lendemain 
de mon arrivée dans cette ville, j'ai renforcé mon avant-garde de 
quelques régiments et d'une compagnie d'artillerie et lui ordonnai 
de marcher sur Borisov. Le général Lambert s'acquitta parfaitement 
de sa commission. Le lendemain de son départ, le reste de l'armée 
marcha. Il y a trois marches de Minsk à Borisov. Le 9/21 à la 
pointe du jour, Lambert ayant partagé ses troupes en trois colon- 
nes attaqua les redoutes. Dombrowski les occupait avec tout son 
corps arrivé la veille à marches forcées de Bérézino. La résistance 
a été forte, le combat vif et long, mais vous avez, Sire, dans l'in- 
trépidité et l'habileté du général Lambert, un général qui ne con- 
naît point d'obstacles et qui a senti toute l'importance d'un poste que 



- u — 



l'ennemi était décidé de g-arder coûte que coûte. Le combat a duré 
toute la journée, nous allions déjà le rejoindre, lorsqu'il me fit 
dire que les redoutes étaient prises d'assaut, deux mille tués, autant 
de faits prisonniers et le reste avec le g-énéral Dombrowski et quel- 
ques autres dispersés et poursuivis, une aig-le et sept canons tom- 
bèrent en notre pouvoir. En même temps que j'expédiai l'avant- 
g-arde de Minsk à Borisov, le g-énéral Tschaplitz fut envoyé à Zembin 
pour y g - arder le passag-e et le colonel Lukowkin à Ig-houmen pour 
s'emparer de tout ce que l'ennemi avait de reste de ce côté. En effet 
une partie des troupes de Dombrowski s'était jetée le long- de la 
Bérézina que le colonel Lukowkin prit ; sur la route d'Ig-boumen à 
Borisov où il devait me rejoindre, un colonel, plusieurs officiers et 
encore une aig-le furent pris avec 5oo cavaliers. En attendant, notre 
avant-g-arde se portait sur le chemin de Bobr que je voulais occu- 
per avec toute l'armée pour opposer de là le plus grand nombre 
d'entraves à l'ennemi, mais le passag-e de Borisov était trop essentiel 
pour lui, pour qu'il ne fit tout ce qui était en son pouvoir pour le 
g-arder. Oudinot fut en conséquence rapproché dans l'intention de 
renforcer Dombrowski. Mon avant-g-arde le rencontra à dix vers- 
tes de Borisov et, comme malheureusement le g-énéral Lambert était 
blessé à l'affaire de Borisov, que le plus capable de le remplacer, 
Tschaplitz, était à Zembin, je donnai le commandement au comte 
Pahlen qu'on m'avait recommandé et qui était un des plus anciens, 
et qui s'est conduit de manière qu'on doit dire de lui l'inverse de 
ce que l'on disait d'Epaminondas, c'est-à-dire que des troupes qui 
se sont battues comme des lions la veille, ont fui comme des mou- 
tons avec lui. Cette avant-g-arde qui devait retenir l'impétuosité de 
l'ennemi et qui en avait les moyens, parce qu'elle était très forte, a 
pour ainsi dire hâté son arrivée en nous l'apportant à toutes jambes 
sur ses épaules. J'ai eu de la peine à me sauver vu la long-ueur et la 
difficulté du passag-e. Heureusement il n'est tombé entre les mains de 
l'ennemi que quelques charriots de particuliers que je prendrai la 
liberté de dédommag-er, autant que cela peut être compatible avec les 
moyens que j'ai et la g-énérosité de Votre Majesté. Le pont a été brûlé 
par nous en deux endroits ; la tête de pont qui est de ce côté, forti- 
fiée, de sorte que le passag-e ou une attaque de ce côté était devenue 
presque impossible. Je suis resté trois jours dans cette position 
tandis que l'ennemi arrêté dans sa marche, cherchait à pénétrer 
de tous les côtés, faisant des démonstrations sur plusieurs 
points ; enfin au bout de quatre jours, après avoir bien reconnu les 
bords de la Bérézina, et lorsqu'on effet nous avions tout lieu de 
croire qu'il se dirig-eait plutôt vers le midi, il choisit une très forte 



- 55 - 



position à treize verstes de Borisov entre la route de Borisov et 
Zembin où il plaça une batterie de trente canons. La gelée le favo 
risa beaucoup, vu que l'endroit est très bourbeux, et jeta deux 
ponts dans cet endroit, le marais et le bois de ce côté et la hauteur 
de i'autre rendirent tout effort pour lui empêcher le passage inutile. 
D'ailleurs la rivière est si peu large et guéable dans cet endroit de 
sorte que son infanterie a été transportée à cheval sous la protec- 
tion de la batterie établie sur la hauteur derrière. J'ai cru que les 
autres armées viendraient tout de suite après lui ; effectivement le 
soir du 15/27 au 16/18 nous entendîmes une canonnade à gauche et 
ensuite à droite; le comte Wittgenstein et Platof s'approchant, la 
communication fut ouverte entre nous, et le 16/28 je l'attaquai par 
devant, tandis que le comte Wittgenstein eut une affaire avec les 
troupes qui défendaient le passage de l'ennemi de l'autre côté de la 
rivière. Les prisonniers nous ont bientôt informés que Napoléon y 
était lui-même, que toutes ses forces y étaient rassemblées et que 
l'armée montait au moins à 70.000 hommes au nombre desquels 
les corps d'Oudinot et de Victor étaient composés de gens qui 
n'étaient pas épuisés par les fatigues et qui avaient beaucoup d'ar- 
tillerie et assez de cavalerie. Les gardes de l'Empereur se sont aussi 
très conservés. Gela étant, j'ai vu qu'avec mes 18.000 ou 
19.000 hommes d'infanterie qui étaient les seuls qui pouvaient agir 
dans le bois que l'ennemi occupait, je ne pouvais rien obtenir de 
décisif. Il a cependant été repoussé 4 à. 5 verstes en avant avec la 
perte d'un canon, de plusieurs officiers, d'une centaine de prison- 
niers et beaucoup de tués, car j'avoue que j'ai recommandé aux 
soldats de ne pas trop se surcharger de prisonniers qui nous gênent 
extrêmement. Depuis Minsk nous en avons fait environ 7.000 
à 8.000 et tout cela demande des convois, de la nourriture et du 
soin. La diminution de mon armée a été terrible sans celle, Sire, 
de 26.000 hommes que j'ai été obligé de laisser au général Sacken 
qui a rempli parfaitement sa charge. Le prince de Schwarzenberg 
était déjà venu après moi jusqu'à Slonim, mais Sacken ayant 
attaqué deux jours de suite le général Reynier, l'a obligé de 
s'en retourner pour le rejoindre ; il leur a pris un drapeau et 
1.000 hommes. 

L'ordre pour les recrues que j'ai demandé depuis Bucharest et 
que j'avais fait chercher moi-même n'a été donné que lorsque j'étais 
à Brest, et qu'ils étaient encore à leurs dépôts respectifs. Les 5. 000 
cosaques du général de Witt ne m'ontpas rejoint parce que le général 
Sacken les a aussi retenus auprès de lui pour intercepter la commu- 
nication sur le Bug entre le duché de Varsovie et Schwarzenberg. 



— 56 — 



Hertel n'a point marché comme il devait le faire, de façon que, toute 
réduction faite, au lieu de 60.000 hommes, je me trouvai réduit à 
peu près à 3o.ooo, pour garder tous les passages et contre toute 
l'armée de Napoléon qui cherchait à passer. Le comte Wittgenstein 
ne m'avait pas fait part du commandement que Votre Majesté avait 
d'abord l'intention de me donner et toute unité disparaît comme à 
son ordinaire chez nous. Dans le moment, j'apprends que l'ennemi 
s'en va, je vais le poursuivre ; il faut espérer que tout le monde 
viendra après lui et qu'il perdra encore beaucoup d'ici à Paris. 
Avant de nous quitter, il a perdu encore un canon et quelques 
équipages pris par le comte Wittgenstein qui était sur le point du 
passage. 

Tchitchagof à l'Empereur Alexandre 29 novembre, 

3o verstes de Vilna, 11 décembre (A. S. P.). 

J'ai déjà eu l'honneur d'adresser à Votre Majesté un rapport 
relatif à l'époque du passage de Napoléon de la Bérézina. Il a été 
d'autant plus incomplet que mon esprit était inquiet. J'ai ensuite 
écrit par le prince Wolkonski et, n'étant pas plus content de ce 
second rapport que du premier, je me suis décidé à envoyer le 
général chef d'état-major Sabaneief comme témoin oculaire de tout 
ce qui s'est passé, des fautes que j'ai pu commettre et de l'im- 
possibilité dans laquelle je me suis trouvé d'opposer une résistance 
insurmontable à l'ennemi. Heureux de voir par la lettre que Votre 
Majesté a daigné m'écrire du 21 novembre/3 décembre qu'elle ne veut 
pasme condamner sans m'entendre, je prends la respectueuse liberté 
de mettre sous ses yeux avec plus de détails et de calme d'esprit les 
choses comme elles se sont passées. En partant de Minsk, je fis 
diriger l'armée par quatre directions sur Zembin, sur Borisov par 
deux routes différentes et sur Bérézino par Ighoumen. Quel- 
que mauvaises que soient mes cartes et quelque dénués que nous 
soyons de la connaissance de la statistique du pays et de la con- 
naissance des rivières, j'ai pu en recueillir assez cependant pour 
supposer que c'est sur cette distance de Zembin à Bérézino qui 
est du côté de Bobrouisk que le passage s'effectuerait probable- 
ment. Je fis détruire les ponts et tous les radeaux sur toute cette 
distance et je m'établis avec les principales forces dans la tête de 
pont vis-à-vis Borisov, ayant sous la surveillance des différents 
corps tout le cours de la rivière. Mon armée montait à peine à 
24.000 hommes en tout dont une grande partie de cavalerie. Le 
prince de Schwarzenberg pouvait venir encore nous prendre en 
dos, je cherchais par conséquent à me fortifier encore de ce côté et 



— 57 — 



on s'occupait à rétablir les redoutes qui avaient beaucoup souffert 
le jour de la prise de la tête de pont et de Borisov. 

Trois jours se sont passés ayant l'ennemi devant moi qui manœu- 
vrait pour nous donner le change et sans que nous eûmes aucun 
indice de l'approche de nos armées que je croyais à ses trousses. 
D'après les calculs des marches que pouvait faire l'ennemi, il devait 
être à Borisov plus tôt qu'il ne s'est montré effectivement; y était-il 
avec loute l'armée et Napoléon avec, ou faisait-il faire des démons- 
trations par un petit corps pour nous y retenir et nous y occuper ? 
je ne pouvais pas le savoir. Dans cet état de choses le général Kutusof 
m'écrit de prendre bien garde que Napoléon ne prenne la route le 
long de la Bérézina vers Bobrouisk et n'y passe la rivière pour se 
porter sur Ighoumen et Minsk. Le comte de Wittgenstein m'envoie 
aussi une lettre m'informant que l'armée ennemie est partagée en 
plusieurs colonnes, que les unes se dirigent sur Borisov, les autres 
du côté de Bobrouisk ; mais où sera Napoléon? Personne ne sait et 
probablement là où on s'y attend le moins. Pour surcroît de confu- 
sion, je reçois des rapports que les Autrichiens et les Saxons sont 
revenus à Slonim et qu'on a vu leurs patrouilles aller jusqu'à Pinsk. 
Voilà, Sire, les données que j'avais et qui m'induisirent en erreur. 
J'ai cru que peut-être Schwarzenberg se portait de ce côté pour nous 
tenir en échec et que cela faisait craindre que Napoléon ne se jette 
vraisemblablement de ce côté. J'ai cru alors que, sans perdre de vue 
les passages de la rivière sur ma gauche, je pouvais partager les 
forces du centre sur deux points en transportant une partie sur la 
droite et je marchais sur Schabachevitschi. J'avoue que, d'après 
toutes les combinaisons, il m'a paru que c'est de ce côté qu'on cher- 
cherait à effectuer le passage. 

A peine y suis-je arrivé, qu'on me fait dire que l'ennemi faisait 
un pont à Oukholoda, ce qui allait me confirmer dans mon opi- 
nion, si bientôt après on n'était venu me dire qu'il venait d'aban- 
donner cet ouvrage. Le lendemain, j'appris qu'il travaillait plus 
sérieusement à la gauche à treize verstes de Borisov. Le général 
major Tschaplitz y fut tout de suite envoyé, car par suite du même 
faux calcul, je l'avais rapproché de Borisov, tout le corps du géné- 
ral Langeron y fut envoyé. On s'est battu depuis le matin jusqu'à 
10 heures du soir, l'endroit du passage a été jonché de morts, mais 
comme il arrive le plus souvent, il a été impossible de l'empêcher 
à une armée cinq fois plus forte et protégée par de fortes batteries. 

Dans l'instant même, je suis revenu de Schabachevitschi avec 
tout le reste, mais il n'était plus temps. Les hauteurs, le bois et le 
chemin étaient occupés par l'ennemi. La Bérézina est étroite et 



— 58 — 



guéable dans plusieurs endroits et entre autres dans celui-ci. Il y a 
eu assez de gelée pour donner quelque consistance aux marais où 
l'ennemi se serait nécessairement embourbé dans tout autre temps. 
Maintenant j'avoue, Sire, que si j'avais deviné juste la résistance 
aurait été plus forte, mais il aurait toujours fini par passer. Il était 
trop supérieur en nombre et, en nous occupant sur ce point, non 
seulement il aurait pu jeter un pont plus haut, mais il nous aurait 
pris en flanc et fait beaucoup de mal peut-être. On doit ajouter à 
cela que pendant tout le temps, je n'entendais pas encore parler de 
l'approche des nôtres et que Napoléon, en se jetant sur nous, aurait 
pu nous accabler par le nombre, avant qu'aucun secours ait pu 
venir. Il avait sa garde en très bon état, Victor et Saint-Cyr de 
même; le tout doit être porté à 4o.ooo hommes pour le moins, 
sans compter les troupes désorganisées dans la retraite. Tous 
les prisonniers les plus mal disposés pour Napoléon ont unanime- 
ment déclaré qu'il avait au moins 100.000 hommes avec lui. Ceux 
qui disent que tout est désorganisé, qu'il n'avait point ou très peu 
de canons ou de cavalerie et que j'avais au contraire 80.000 hom- 
mes se sont doublement trompés. Au reste je dois conclure en toute 
conscience qu'il est impossible que Votre Majesté ait pu obtenir de 
plus grands résultats depuis le passage qu'elle n'a obtenus à moins 
d'un hasard extraordinaire qui aurait l'ait tomber Napoléon lui- 
même en nos mains. Dès que l'armée du comte de Wittgenstein 
s'est approchée, j'ai tâché de retenir l'ennemi au passage tandis 
qu'une partie de son armée et beaucoup de bagages n'auraient pas 
encore passé. Votre Majesté sait déjà ce qu'il a perdu ce jour-là. 
Depuis sa marche, je l'ai poursuivi avec toute la vigueur imagina- 
ble ; il n'a eu de repos ni jour ni nuit. Vous en jugerez, Sire, par la 
progression de ses pertes. Les premiers jours nous avons été un peu 
arrêtés par les ponts qu'il a brûlés et détruits devant nous, mais 
c'était l'affaire de quelques heures pour les réparer. Ensuite je fis 
des marches forcées, mon avant-garde ne l'a pas perdu un instant 
de vue et l'a délogé plusieurs fois en l'obligeant de marcher la nuit 
et lui prenant des canons et des prisonniers. Les premiers jours 
c'était 4, 6, 9, 12 canens, ensuite 25, 3o, 60 ; en un mot, depuis son 
passage jusqu'à Vilna nous avons pris i5o canons, plus de 200 cais- 
sons, des fourgons et des équipages sans nombre au point que la 
route en était encombrée, des étendards, plusieurs généraux, 
autant de prisonniers qu'il était possible d'en prendre. Son arrière- 
garde a été attaquée et détruite de façon que tout est en déroute 
complète fuyant sans aucune protection, tombant de fatigue et d'ina- 
nition et se rendant de désespoir et de rage. La perte en hommes ne 



- 59 - 



peut être évaluée à moins de 3o.ooo, indépendamment de la route 
qui est couverte de tués, de blessés, de gelés, de morts et de mou- 
rants. La punition a suivi de si près les scélérats qu'ils restent 
tombés dans les mêmes cabanes qu'ils incendient et gèlent dans ces 
mêmes maisons qu'ils ont ravagées et dont ils ont brûlé les portes 
et les croisées. 

Aujourd'hui nous sommes entrés à Vilna sur leurs épaules. Ils 
n'ont eu le temps de rien emporter, quantité de canons y est restée 
par-dessus les i5o. Les magasins sont garnis. Parmi le grand 
nombre de malades et de blessés il y a plusieurs généraux, Zayon- 
check, Lefèvre et d'autres, à ce qu'on m'a dit. 

Mon avant-garde les poursuit sans relâche. Le général major 
Tschaplitz s'est vraiment distingué, Sire, par la vigueur, l'infati- 
gabilité avec laquelle il les poursuivit. Je lui ai donné les meil- 
leurs généraux pour le seconder. Il ne se passe pas de jour qu'on 
ne les attaque deux ou trois fois et ne les oblige d'abandonner 
canons et caissons ; l'aide de camp du maréchal Davout a été pris 
à Smorgoni ; il m'a dit que son général lui avait ordonné d'attendre 
l'arrière-garde pour lui demander de quelle force pouvait être le 
corps qui les poursuivait et, comme l'arrière-garde fut en attendant 
prise ou détruite, ce jeune homme a été tout étonné de voir arriver 
notre avant-garde au lieu des siens. Il ne pouvait pas encore conce- 
voir ce qu'était devenue cette arrière-garde. Les prisonniers disentque 
Napoléon n'a plus moyen de faire bonne mine à ce mauvais jeu, 
que toute l'armée exténuée de fatigue se livre à des imprécations 
qui Palarment. Beaucoup de la garde est tombé en notre pouvoir les 
derniers jours. Si nous trouvons la possibilité de le poursuivre avec 
la même vigueur, heureux s'il arrive avec son convoi à l'endroit où 
nous serions obligés de l'abandonner. Je suis arrivé plusieurs fois 
à des gîtes qu'il n'avait quittés que depuis quelques heures ; plus 
d'une fois il partait au moment où la canonnade entre mon avant- 
garde et son arrière-garde commençait. 

Il ne reste seulement à désirer de prouver à Votre Majesté que, si 
je puis me tromper plutôt qu'un autre, personne au contraire ne 
mettra plus de zèle et d'ardeur quand je saurai ce que je dois 
faire. 

Comme mon armée a essuyé une perte de 7.000 à 8.000 hommes 
depuis l'affaire de Nesvij jusqu'à ce jour, j'ai prié le prince Kutusof 
de me donner quelques troupes de ceux qui me suivent de plus près en 
leur faisant faire quelques marches forcées et de réunir à son armée 
le corps commandé par le général major Toutchkov qui est trop en 
arrière pour me rattraper jamais. J'ignore ce qui en sera décidé, 



— 60 — 



mais il vaudrait mieux que mon armée fût plus forte, car elle ne 
peut être portée pour l'infanterie à plus de 10.000 hommes et n'est 
suivie d'aucun renfort dans la même direction. Les autres sont de 
côté et très loin. 

J'espère que l'Autriche et la Prusse feront ce qu'il y a de plus 
naturel et de plus simple à faire. Peut-être aussi voudront-ils sau- 
ver leur bienfaiteur. 

Les Turcs ont coupé la tête à Dimietief Mourousky pour avoir 
contribué à faire la paix ; on me le mande de Jassy. En même 
temps on dit qu'ils arment les prisonniers que nous leur restituons. 

Pardonnez ce gribouillage, Sire, les phrases et l'encre sont 
détestables et je n'en trouve pas de meilleure dans ce bourg où le 
feldzeugmeister m'a remis le paquet de Votre Majesté. 



IV. — Journal des opérations du VII e corps (1) (A G.) 



Rapport du i4 septembre. — Les troupes séjournent dans leurs 
positions. Un parti de deux escadrons de cavalerie saxonne, deux 
de cavalerie polonaise, et quatre de chevau-légers autrichiens, for- 
mant i.ioo hommes de cavalerie, sont réunis à Nesvij sous les 
ordres du général autrichien Zechmeister pour parcourir le pays 
entre les postes de la droite, la frontière de la Galicie et le Stjr, 
reconnaître les positions des ennemis sur les bords de cette rivière 
depuis Loutsk jusqu'à Berestetschko et de chasser les partis enne- 
mis qui passeraient cette rivière. 

Rapport du i5 septembre. — Séjour. Le parti du général Zech- 
meister reconnaît le camp des ennemis entre Loutsk et Kroupa de 
l'autre côté du Styr, suit cette rivière jusque devant Targovitsa où 
était le camp du g-énéral Lambert et va coucher à Radomouisl. 

Rapport du 16 septembre. — Séjour. Le parti du général Zech- 
meister reconnaît Krasnoë et Ghriniki, points gardés par le général 
Ghruschtsof avec environ 3.ooo hommes ; il chasse un parti de cosa- 
ques qui avait passé à Chriniki et va coucher à Peremel. 

Rapport du iy septembre. — Séjour. Le parti du général Zech- 
meister marche sur Berestetschko, chasse des postes de cosaques éta- 
blis en avantdela ville, qui repassent le pont rétabli par les Russes, 
sous la protection d'un corps de 3.ooo hommes de troupes russes 
établi sur la rive droite avec six pièces de canon. L'arrière-garde du 
général Zechmeister est suivie, lorsqu'il se retire, par de la cavalerie 
ennemie qui répare le pont, mais qui s'arrête près de la ville de 
Berestetschko. Le général Zechmeister couche à Ghorokhov. 

Rapport du 18 septembre. — Séjour. Le général Zechmeister 
vient avec son parti à Nesvij. 

Rapport du ig septembre. Séjour. Toute la cavalerie autri- 
chienne et saxonne et le parti du général Zechmeister, se réunissent 
devant Loutsk où le prince de Schwarzenberg et le général Reynier 
se rendent pour faire la reconnaissance de l'armée ennemie campée 
entre Loutsk et Kroupa Après quelques engagements avec la cava- 

(i) Le premier cahier contenant les rapports précédents a été égaré aux 
archives de la guerre. 



— 62 — 



lerie ennemie qui était en avant de ces ponts faits dans un rentrant 
sous la protection des troupes et de l'artillerie de la rive droite, on 
s'assure de l'existence de ces ponts et la cavalerie retourne à Zaborol 
et Polonka. 

Rapport du 20 septembre.- La cavalerie rentre dans ses ancien- 
nes positions et le général Zechmeister va à Nesvij d'où il chasse 
3oo hommes de cavalerie ennemie qui s'y étaient avancés de 
Chriniki. 

Rapport du 21 septembre. — A4 heures du matin les postes du 
général Zechmeister sont surpris par 3. 000 hommes de cavalerie de 
la division du général Lambert qui arrivent dans le camp du parti 
du général Zechmeister avant qu'il fût à cheval. Le piquet de cava- 
lerie saxonne charge et donne le temps à une partie de cette cava- 
lerie de monter à cheval et se retire ensuite sur Oderay et Tortschin ; 
aussitôt que le général Gablenz reçoit à Tortschin l'avis de cette 
surprise, il fait partir trois escadrons au secours du général Zech- 
meister, ces escadrons vont jusqu'à Nesvij d'où le général Lambert 
était déjà parti pour Radomuisl. La perte des Autrichiens est de 
io5 chevau-légers d'Oreilly, plusieurs officiers et trois étendards ; 
celle des Saxons de 19 hussards et 3 officiers, celle des Polonais est 
de 36 hussards. 

On apprend par des rapports que des troupes de l'armée de Tur- 
quie sont arrivées de Berestetschko à Chriniki. 

Rapport du 22 septembre. — Séjour. Des reconnaissances 
envoyées à Nesvij n'y voient aucun ennemi, mais un parti de cava- 
lerie autrichienne commandé par le colonel de dragons de Riesch 
trouve à Biskupice un corps de cavalerie ennemi qui le suit vers 
Sadow ets'établit de l'autre côté des marais qui couvrent ce village. 

On reçoit l'avis que le général Langeron est arrivé à Berestetschko 
avec 10.000 hommes de l'armée de Turquie et que l'amiral Tchit- 
chagof est à Dubno. 

Le général Gablenz retire une partie de son avant-garde de Tort- 
schin et la place entre la Karczma Prokonowska et Zaturce pour 
mieux observer les chemins qui viennent de Sadov. 

Le régiment de dragons de Riesch, autrichien, se place en réserve 
à la Karczma Progonowska. Le général Frimont q ui avait des postes 
de cavalerie autrichienne à Zaborol devant Loutsk se retire derrière 
le Stav. Ces postes importants pour observer les mouvements des 
ennemis dans leur camp de Loutsk étant retirés, on n'a plus de nou- 
velles de leurs mouvements 

Rapport du 28 septembre. — Une reconnaissance envoyée dans 
la nuit à Sadov voit encore le matin la cavalerie ennemie de l'autre 



— 63 — 



côté de Sadov et une partie de cette cavalerie prend le chemin de 
Lokatschi ou de Pawlowicze où était le camp des troupes polo- 
naises commandées par le général Kozinski. 

Cette reconnaissance se retire sans bien observer la marche et la 
force de cette troupe. Le général Reynier fait partir une autre 
reconnaissance avec un de ses aides de camp pour avoir des 
rapports justes. Cet aide de camp observe une colonne d'infanterie 
et d'artillerie qui continue toujours sa marche par Bubnow sur 
Lokatschi et dont la queue était encore à Bubnow lorsque la tête tirait 
déjà le canon sur les postes du général Kozinski vers Pawlovicze. Le 
général Kozinski, après avoir vu la tête de la colonne ennemie et 
échangé quelques coups de canon, se retire à l'entrée de la nuit sur 
Ozioutitschi et envoie la cavalerie polonaise de nouvelle levée par 
Vladimir sur Oustiloug. 

Rapport du 24 septembre. — La marche des ennemis pour 
déborder la droite étant très décidée et les dispositions générales de 
l'armée ne permettant pas d'attendre l'ennemi ou de marcher à 
lui avec des forces suffisantes, le VII e corps se retire sur Makovitchi 
et les Polonais sur Svinarin. 

Rapport du 25 septembre. — Le VII e corps se retire à Tourisk, 
derrière la Touriïa, ainsi que les Polonais du général Kozinski ; 
l'armée autrichienne passe la Touriïa à Kowel, on n'aperçoit pas 
d'ennemis. 

Rapport du 26 septembre. — La i re division du VII e corps mar- 
che à Dolsk et la cavalerie du génépal Gablenzà Touritschanié. La 
2 e division reste en arrière de Tourisk, gardant les bords de la Tou- 
riïa et les ponts sur cette rivière. Des cosaques et dragons russes 
avec quatre pièces de canon arrivent de Tourisk et tâchent de s'em- 
parer du pont, mais ils sont repoussés. L'armée autrichienne campe 
à Torghovitchi et laisse des postes sur la Touriïa au-dessus de 
Tourisk. 

Le général Kozinski va avec les Polonais à Owloczvm. 

Rapport du 2j septembre. — Le VII e corps marche à Olesk pour 
s'opposer à la marche de la colonne qui s'était dirigée sur Vladimir 
par Pawlowicze et pouvait marcher entre le Bug et la Touriïa. Le 
général Gablenz s'établit à Stavki et y est attaqué à l'entrée de la 
nuit par l'avant-garde de la colonne qui vient par Vladimir et qu'on 
repousse. La brigade autrichienne du prince de Hesse-Hombourg 
qui avait relevé à Tourisk la 2 e division du VII e corps, y est atta- 
quée par les ennemis qui tâchent encore de forcer le passage de la 
Touriïa et les repousse. 

Le général Kozinski esta Lioubomlavec les Polonais. 



— 64 — 



Rapport du 28 septembre. — Le VII e corps vient prendre position 
la gauche à Liouboml et la droite à Kuty. L'armée autrichienne 
occupe Lioubolm et se place en arrière et à gauche de cette ville. On 
ne voit pas d'ennemis. 

Les Polonais vont à Opalin pour passer le Bug à un pont que l'on 
construit à Siedliszcze et rapprocher leur tête à Zamosc pour y ren- 
voyer la garnison qui en avait été retirée pour marcher avec le 
général Kozinski. 

Rapport du 2$ septembre. — Séjour à Liouboml. L'armée 
ennemie vient successivement par les routes de Vladimir, de Tou- 
risk et de Kovel et se place : la gauche en avant de Vitnev, le centre 
en avant de Matsiov et la droite entre Skibouï et Ghorodno ; à 
mesure que les avant-gardes arrivent sur les routes, elles attaquent 
les avant-postes pour les faire replier sur la position de l'armée que 
les généraux ennemis connaissent. Vers le soir, quatre régiments 
de cavalerie, quatre d'infanterie et 12 pièces de canon sont déta- 
chées de Vitnev et marchent du côté du Bug et envoient de la cava- 
lerie en avant pour reconnaître les postes que le Vile corps étend 
jusqu'au Bug. 

Cette colonne s'arrête à la nuit à Rouïmatschi, en position de 
passer entre la droite du VII e corps et le Bug et de lui couper la 
retraite sur Opalin. Dans le même temps la droite attaque le bois 
près de Skibouï occupé par les postes de gauche de l'armée autri- 
chienne qui repoussent cette attaque. 

On observe sur la ligne de l'armée ennemie 26.000 à 3o.ooo hom- 
mes d'infanterie, 10.000 à 12.000 hommes de cavalerie et beaucoup 
d'artillerie ; ses forces étant supérieures aux troupes autrichiennes 
et saxonnes réunies à Liouboml, dans une position très étendue 
dont les deux ailes n'étaient pas appuyées et où la cavalerie pouvait 
profiter de sa grande supériorité, il était imprudent de risquer une 
bataille dans cette position et la retraite pendant la nuit fut déter- 
minée. 

Rapport du3o septembre. — Le VII e corps se retire par Opalin 
surOlszanka, le parc d'artillerie et les équipages passent le Bug au 
pont construit à Siedliszxze qui est retiré après leur passage. Un 
détachement de cavalerie de l arrière-garde est chargé près d'Opalin 
par des cosaques qui prennent 25 hommes d'infanterie légère qui 
s'étaient imprudemment avancés dans la plaine pour soutenir la 
cavalerie. L'armée autrichienne prend position derrière le lac de 
Chatsk. Cette position qu'on croyait bonne, parce qu'elle est cou- 
verte par quelques lacs, des marais et des bois, s'est trouvée trop 
étendue et la communication trop difficile pour pouvoir bien 



— 65 — 



manœuvrer et réunir ses forces sur l'un des points où l'ennemi 
dirigerait ses colonnes. On se détermine à la quitter et à passer le 
Bug - pour aller promptement le repassera Brest et prendre position 
sur la Moukhavets tandis que les colonnes de gauche de l'armée 
autrichienne se retiraient des environs de Ratno directement sur 
Bulkov. 

Rapport du / er octobre. — On construit pendant la nuit un pont 
sur le Bug entre Koszary et Sobibor. Le VII e corps reste en position 
àKoszary et Olszanka pourcouvrir la marche de l'armée autrichienne 
qui, dans sa retraite de Chatsk à Wlodawa, aurait pu être prise en 
flanc par la colonne ennemie qui venait par la route d'Opalin et se 
formait devant le Vie corps. 

A 2 heures après-midi l'arrière-garde autrichienne fut arrivée au 
bois près Koszary; le VII e corps commença sa retraite et passa le 
Bug sur le pont jeté en arrière de Koszary. La retraite et le passage 
delà rivière se firent dans le plus grand ordre, les ennemis furent 
un peu arrêtés par le feu de l'infanterie et de l'artillerie placées sur 
la rive gauche du Bug, ils ne purent empêcher de lever le pont et 
les pontons qui furent chargés sur les haquets à 4 h. 1/2. 

L'arrière-garde autrichienne qui s'était arrêtée à l'entrée du bois 
en arrière de Koszary jusqu'après le passage du Vile corps, con- 
tinue sa retraite sur Wlodawa sans être inquiétée. 

Rapport du 2 octobre. — Le VII e corps marche à Hanna et le 
corps autrichien à Slawatice. La cavalerie ennemie qui vient sonder 
le gué au-dessous de Wlodawa et qui côtoie la rivière en suivant le 
mouvement de l'armée, est forcée par quelques coups de canon de 
s'éloigner. 

Rapport du 3 octobre. — Le VII e corps marche à Dobratycze, 
l'avant-garde de l'armée autrichienne arrive à Brest. On voit une 
colonne ennemie suivant sur la rive droite du Bug le mouvement 
de l'armée. 

Rapport du 4 octobre. — Un corps de cavalerie ennemie avec 
4 pièces de canon se présente à la pointe du jour devant Brest, mais 
il est repoussé par l'avant-garde de l'armée autrichienne et se retire 
à Arkadja où le reste de l'avant-garde ennemie arrive successive- 
ment. Le VII 8 corps passe le Bug à Brest après l'armée autrichienne 
et relève l'armée autrichienne qui avait occupé la ville et le faubourg 
de Brest et Trichin. On travaille à remettre en état de défense un 
ancien ouvrage à l'embouchure du Moukhavets dans le Bug et à 
retrancher le faubourg en avant de cet ouvrage pour en faire une 
tête de pont. On fait une redoute et une batterie dans une île du 
Bug pour flanquer la droite de ces retranchements et on place beau- 

5 



— 66 — 



coup d'artillerie sur les bords de la Moukhavets pour flanquer la 
gauche. 

Rapport du 5 octobre. — Séjour à Brest. On continue les tra- 
vaux, on voit arriver de nouvelles troupes ennemies à Arkadja ; on 
apprend par un prisonnier que le général Langeron est campé avec 
les divisions d'infanterie à Kamienica (Biskuwsko), une lieue en 
arrière d'Arkadja ; que le général Tormasof est parti pour aller 
remplacer le prince Bagration blessé à la bataille de Mojaïsk et que 
l'amiral Tchitchagof commande toute l'armée. 

Rapport du 6 octobre. — Séjour à Brest. On continue les tra- 
vaux. A 4 heures 1/2 on voit partir du camp d'Arkadja, deux régi- 
ments de cosaques, un de hussards, un de dragons et deux régi- 
ments d'infanterie avec de l'artillerie. Ils marchent vers leur droite, 
les cosaques passant près du Moukhavets. On présume qu'ils vont 
soutenir le général Tschaplitz qui a fait une reconnaissance sur les 
postes de gauche des Autrichiens par Bulkov et Kobrin, et dont la 
cavalerie avait été le matin un peu repoussée par les hussards autri- 
chiens, ou que c'est le commencement d'un grand mouvement des 
ennemis pour passer le Moukhavets sur la gauche de l'armée. 

Rapport du 7 octobre. — Séjour à Brest. On continue les tra- 
vaux. L'armée autrichienne change de position pour renforcer sa 
gauche qu'elle appuie à la Lesna près Brody, en conservant sa 
droite au Moukhavets près Trichin. La cavalerie saxonne qui était 
en avant deTerespol, sur la rive gauche du Bug, pour observer les 
bords de cette rivière, la passa afin de servir sur la rive droite du 
Bug, dans le cas où les ennemis passeraient le Moukhavets pour 
attaquer la gauche. On laisse à Terespol deux escadrons et un batail- 
lon d'infanterie légère. Les postes avancés sur le Bug observent 
pendant la nuit que les ennemis travaillent à un passage du Bug, 
au-dessous de Murawiec et rencontrent quelques cosaques passés 
à 9 heures du matin. On voit avancer sur ce point un régiment de 
cosaques et un de hulans, qui envoient reconnaître Terespol et, le 
trouvant occupé par de l'infanterie, se retirent sur le pont où ils 
ont passé le Bug. Une reconnaissance de quelques escadrons et 
bataillons autrichiens avec du canon s'avance d'un autre côté sur 
les troupes qui ont passé le Moukhavets à Jamno, Chébrin et Bul- 
kov et les chasse de Jamno et Chébrin. La nuit empêche d'aller 
jusqu'à Bulkow et de voir les troupes qui y sont. 

Rapport du 8 octobre. — Séjour à Brest. On travaille toujours 
aux retranchements. On voit 3 pulks de cosaques passer le Bug à 
Murawiec et envoyer des détachements autour de Terespol et sur la 
route de Varsovie. Ils se retirent dans l'après-midi sans avoir rien 



— 67 — 



fait. A 2 heures après midi les ennemis attaquent les postes autri- 
chiens sur la grande route de Kobrin. L'infanterie autrichienne qui 
occupait le passage de Jamno, se retire comme elle en avait Tordre, 
et les ennemis vont jusqu'à Trichin et attaquent le bois entre Bere- 
zowka et Ploska. La cavalerie et l'artillerie légère saxonnes mar- 
chent sur la route de Kobrin, pour soutenir la cavalerie du général 
Frimont Les ennemis sont repoussés. Ils ont montré sur la route de 
Kobrin le régiment de hussards Bialorusky, un régiment de dra- 
gons, deux pulks de cosaques, quatre bataillons d'infanterie et 
quatre pièces de canon ; vers le bois de Ploska, ils ont montré 
autant de troupes, mais on ignore ce qu'ils avaient en arrière. On 
voit toujours les mêmes troupes au camp d'Arkadja devant Brest et 
il paraît qu'il y a en arrière, sur la route de Mokranouï, un camp 
qui serait celui du principal corps de troupes ennemies. 

Rapport du g octobre. — Séjour. On n'aperçoit aucun mouve- 
ment chez les ennemis, excepté le soir qu'on voit partir à la nuit 
des troupes du camp d'Arkadja. 

Rapport du 10 octobre. — Au jour, on s'aperçoit que le camp 
d'Arkadja est vide et qu'il ne reste que des avant-postes de cosa- 
ques, mais on voit ensuite arriver des postes d'infanterie qui se pla- 
cent au débouché du village, et qui paraissent fournis par un corps 
en arrière caché par les bois. On aperçoit ensuite, lorsque les brouil- 
lards sont dissipés, un corps de troupes arrêté à Kamienica sur la 
rive gauche du Moukhavets et des voitures d'artillerie, des équipa- 
ges, ainsi que plusieurs troupes d'infanterie et de cavalerie qui 
marchent venant de Wyczolki Kamienica. A midi ces troupes com- 
mencent à passer le Moukhavets. On compte successivement cinq 
régiments d'infanterie, cinq de cavalerie et beaucoup d'artillerie qui 
vont à Rzeczyca joindre les troupes qui étaient déjà passées sur la 
rive droite du Moukhavets, et qui marchent en étendant leur droite 
jusque vers Czernie. On ne peut savoir où est le reste de l'armée et 
si elle suit ce mouvement bien prononcé pour attaquer la gauche 
des Autrichiens, qui est la partie la plus faible de la position et d'où 
l'ennemi pourrait aller passer la Lesna, au delà de la gauche et 
prévenir l'armée sur ses communications. Les généraux comman- 
dant sur la gauche croyant ne pouvoir résister à une attaque vigou- 
reuse des ennemis sur cette partie faible, on décide la retraite der- 
rière la Lesna et de cette position à marcher à une autre position 
plus en arrière pour attendre l'arrivée des renforts annoncés. 

Rapport du n octobre. — Les troupes partent de leur position à 
2 heures du matin pour se retirer derrière la Lesna où elles arrivent 
à 6 heures du matin et prennent position : la i re division sur la 



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route de Bialistok, en arrière du pont de Kliniky, la 2 e division à 
Terebow. L'arrière-garde des Autrichiens rapporte, qu'au moment 
où elle quittait au point du jour Ploska, elle a vu deux colonnes 
d'infanterie ennemie qui marchaient pour attaquer le bois. A 
10 heures du matin une colonne ennemie arrive à Brody et devant 
le pont de Tschougénitschi, gardé et brûlé par les Autrichiens. Les 
troupes s'augmentent successivement. Il s'établit une canonnade 
d'une rive à l'autre et des tirailleurs russes ont vivement cherché à 
s'approcher du pont. Le feu cesse sur ce point, mais les troupes 
continuent à y arriver et prennent ensuite la route de Kamenets, et 
une forte partie de l'armée ennemie, particulièrement de cavalerie, 
marche jusqu'au soir sur la route. 

A midi les postes de la i re division du VII e corps qui gardaient le 
pont de Kliniky avec six pièces de canon sont attaqués par un corps 
d'infanterie russe qui est d'abord repoussé, mais finit par s'établir 
au château et au village avec de l'artillerie et travaille à réparer le 
pont du château qui avait été mal coupé et où il était resté quelques 
poutres. Malgré le feu de l'infanterie, de six pièces de canon placées 
sur le pont et de six pièces sur les flancs, les ennemis parviennent 
à établir un passage sur lequel ils font passer un bataillon de gre- 
nadiers, qui, reçu parle feu de l'infanterie et chargé par deux com- 
pagnies du I er régiment d'infanterie légère, est bientôt culbuté et 
reste en partie étendu sur la place et dans la rivière. On se tiraille 
jusqu'à la nuit. Des reconnaissances se présentent sur la droite avec 
du canon et sont aussi repoussées. Des prisonniers disent que c'est 
la réserve commandée par le général prince Chowansky, qui a fait 
l'attaque de Kliniky. et que les grenadiers des régiments ont été 
réunis pour l'attaque du pont. La position sur la Lesna étant trop 
étendue, on résolut la retraite sur Voltschin et Visoki. 

Rapport du 12 octobre. — Le VII e corps prend position a 
Voltschin ; on ne voit d'ennemis qu'à l'arrière-garde des Autri- 
chiens vers Visoki ; la position est jugée trop étendue et on déter- 
mine la retraite. 

Rapport du i3 octobre. — Le VIII e corps prend position sur la 
Moszczona à Boratyniec; les Autrichiens à Moszczona et sur la 
Nurzek, quelques cosaques se présentent le soir vers l'arrière-garde 
des Autrichiens à la lisière du bois de Suxholica. 

Rapport du i£ octobre. — Les troupes prennent une autre posi- 
tion plus resserrée derrière la rivière de Siématitsché ; le VII e corps 
a sa droite au Bug à Turna et sa gauche à Lojki, les Autrichiens 
occupent Siématitsché ; les arrière-gardes restent sur la rivière de 
Moszczona et dans le bois de Suxholica. L'arrière-garde des Autri- 



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chiens est de nouveau attaquée le soir dans les bois de Suxholica 
par un corps d'infanterie et d'artillerie, elle se replie à la nuit der- 
rière la Moszczona. 

Les positions reconnues sur la rive droite du Bug 1 paraissent 
toutes trop mauvaises pour qu'on ose y attendre l'ennemi, que 
l'armée n'est pas en état d'attaquer, mais qu'on voudrait tenir en 
échec dans une forte position, ou occuper par des manœuvres pour 
l'empêcher de faire des détachements sur les communications de la 
grande armée. En attendant l'arrivée des renforts annoncés, on ne 
peut plus de Siématitsché marcher vers Bielsk et prendre position 
derrière la Narew, sans être prévenu par les ennemis; on se déter- 
mine à passer le Bug pour marcher vers Brest et Wlodawa afin de 
menacer les ennemis de repasser le Bug entre ces villages et d'occu- 
per leurs communications avec la Wolhynie, afin de les retenir 
sur le Bug, de les empêcher de faire des détachements et d'être 
joints plus tôt par le renfort attendu par l'armée autrichienne. Des 
ponts sont préparés sur le Bug, le VII e corps commence à passer 
cette rivière le soir à Climcyca et les Autrichiens partent dans la 
nuit pour aller passer une partie à Climcyca l'autre vers 
Droghitschin. 

Rapport du i5 octobre. — Le VII e corps, après avoir passé le 
Bug, prend position à Sarnaka et envoie des partis de cavalerie à 
Constantinov et sur les chemins de Biala et de Miedzyrzyc pour 
chercher les cosaques qui courent dans ces contrées ; un de ces par- 
tis, arrivé de nuit à Miedzyrzic,y surprend un détachement de cosa- 
ques qu'il disperse et en prend plusieurs, on apprend de ces prison- 
niers qu'ils formaient l'arrière-garde d'un corps de 3.ooo hommes 
de cavalerie composé de hussards, hulands et cosaques et 4 pièces 
d'artillerie légère sous les ordres du colonel Tschernitschef, aide de 
camp de l'Empereur de Bussie, qui est allé à Siedlec et suit la route 
de Varsovie. 

Rapport du 16 octobre. — Le VII e corps marche à Swory, 
la cavalerie occupe Biala et la route de Miedzyrzyc à Biala. L'armée 
autrichienne vient à Lukowisko, envoie des détachements sur 
Wegrow et Siedlec et détache le général Frelich avec la brigade 
d'hussards et l'artillerie légère et deux bataillons pour aller de 
Miedzyrzyc à Badzyn couper la retraite au parti du colonel 
Tschernitschef. 

La cavalerie prend à Biala des hommes de divers corps venus de 
Brest pour chercher des vivres; parmi ces prisonniers il y en a 
deux du 12 e régiment de chasseurs qui fait partie de la i3 e division. 
On apprend de ces prisonniers que leur régiment est arrivé à Brest 



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et que les cinq autres régiments de leur division venant de la Cri- 
mée sont en route pour rejoindre l'armée et doivent actuellement 
avoir passé Dubno. 

Rapport du ij octobre. — Le VII e corps prend position en avant 
de Biala, l'armée autrichienne vient à gauche de Biala, une division 
autrichienne reste à Miedzyrzyc pour couvrir le pays et soutenir le 
général Frelich et les détachements envoyés à Siedlec. La cavalerie 
saxonne prend à Zalesie sur la route de Brest un convoi de farine 
que les Busses avaient requis pour Brest, plusieurs maraudeurs de 
différents corps et un détachement de i5 hommes avec un capitaine 
du régiment Staro Iermolasky envoyé pour faire exécuter des 
réquisitions. 

Rapport du 18 octobre. — Une reconnaissance envoyée sur la 
route de Brest rencontre à Woskrzenice une avant-garde ennemie 
et envoie des cosaques prisonniers qui disent que cette avant-garde 
est composée de quatre escadrons de dragons, un bataillon de 
chasseurs et deux pièces de canon, partis de Brest et qu'ils ne 
savent pas qu'elle soit suivie d'autres troupes. 

La reconnaissance reçoit l'ordre de se retirer jusqu'à la position 
de l'avant-garde pour attirer l'ennemi, et un bataillon d'infanterie 
légère est envoyé par le moulin Kozula pour marcher par un bois 
sur les derrières de cette avant-garde, afin de lui couper la retraite 
lorsqu'elle se serait avancée. Le prince Schwarzenberg ordonne 
aussi à un bataillon et deux escadrons de marcher dans la même 
direction. Les ennemis avancent et attaquent vivement les ponts de 
la Bialka sur la route de Brest, ils sont repoussés plusieurs fois, 
mais montrent beaucoup plus d'infanterie et d'artillerie que les 
cosaques n'en avaient annoncé et s'emparent d'un des ponts, la 
2 e division s'avance pour reprendre ce pont. Dans ce moment le 
bataillon d'infanterie légère envoyée par le moulin Kosula arrive à 
l'extrémité du bois suivi du bataillon autrichien et s'empare d'une 
pièce de 12 que le général Essen venait de placer pour tirer sur le 
pont. 

Les ennemis chassés du pont, font une nouvelle attaque et s'en 
emparent de nouveau, mais le général Lecoq, qui avait passé par le 
moulin Kosula avec le régiment Frédéric pour soutenir dans le bois 
le bataillon d'infanterie légère et le bataillon autrichien, arrive, les 
ennemis sont pris en flanc et se sauvent en désordre, on répare le 
pont que les Busses avaient commencé à couper et on les poursuit 
sur la route où les ennemis cherchent à défendre successivement la 
lisière des bois qui traversent la route avec de petits intervalles de 
plaine, ils sont forcés successivement ; une brigade autrichienne de 



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la division Bianchi, que le prince Schwarzenberg avait fait avan- 
cer pour marcher directement par Grabanowo sur Woskrzenice avec 
une batterie, arrive et se joint aux troupes saxonnes. 

Les ennemis veulent prendre position derrière la Krzna à la nuit, 
ils y sont attaqués et continuent leur retraite sur Brest ; la nuit 
empêche de les poursuivre plus loin. 

On a pris dans cette affaire une pièce de 12 et 200 prisonniers, la 
perte a été de 180 hommes tués ou blessés ; la perte des ennemis a 
été beaucoup plus forte parce que dans les attaques du pont ils 
s'avançaient sous le feu de l'artillerie et de l'infanterie. 

Les prisonniers ont dit que le corps ennemi était composé de 
cinq bataillons de grenadiers de la réserve commandés par le prince 
Kowanski, de six régiments de la 8 e division commandés par le 
général Essen, 48 pièces de canon, deux rég-iments de dragons, 
deux escadrons de hulans et un pulk de cosaques, qu'ils étaient 
partis de Brest la veille et avaient marché toute la nuit. 

On reçoit des rapports du général Frelich qui a pris à Radzyn 
quelques hommes et voitures et délivré des officiers autrichiens et 
saxons malades pris à Wegrow sur la route de Varsovie ; mais le 
fort du colonel Tschernitschef est parvenu à se retirer à Pasczen 
par une marche de 36 heures et en passant à Radzyn et Kock. 

Un parti que le prince Schwarzenberg avait laissé vers 
Droghitschin, annonce qu'une forte avant-garde est arrivée à 
Droghitschin et. se prépare à y passer le Bug. 

Le but qu'on avait eu dans la marche de Biala était rempli, puis- 
que la manière dont on avait ramené le général Essen devait 
inquiéter les ennemis et les empêcher de faire des détachements vers 
le Niémen ; le parti du colonel Tschernitschef s'était retiré, mais on 
pouvait craindre que l'avant-garde dont on attendait le passage à 
Droghitschin, n'interceptât la route de Varsovie et se répandît sur 
les derrières de l'armée, si l'amiral Tchitchagof voulait venger 
le général Essen, on se détermine à marcher vers Droghitschin. 

Rapport du ig octobre. — Le VII e corps marche à Chotycze, 
l'armée autrichienne à Huslew. 

Rapport du 20 octobre. — Le Vile corps prend position à 
Skryssew et établit ses postes sur le Bug en face de Droghitschin, 
où on ne voit que quelques postes de cosaques. Les postes de cava- 
lerie autrichienne vers Losyce et Miedzyrzyc y voient arriver des 
cosaques. 

Rapport du 21 octobre. — Séjour. 

Rapport du 22 octobre. — Séjour. On ne voit toujours sur 
la rive droite du Bug que quelques postes de cosaques, un parti 



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de cosaques venu de Losyce enlève à Korczewun poste de 12 hom- 
mes de cavalerie saxonne qui se gardait mal, on va de suite à leur 
poursuite, mais on ne peut les atteindre. 

Rapport du 23 octobre. — Séjour à Skryssew. Les avant-postes 
sont attaqués à Ruskow et sont forcés de se replier, mais l'avant- 
garde les soutient et oblige l'ennemi à se retirer sur Sarnaka sans 
qu'on puisse l'atteindre. 

Rapport du 2$ octobre. — Séjour. 

Rapport du 25 octobre. — Séjour. 

Rapport du 26 octobre. — Séjour. 

Rapport du 27 octobre. — Séjour à Skryssew. On apprend que 
l'ennemi se retire par Droghitschin. Un escadron passe le Bug et 
occupe Droghitschin. On construit un pont à Mogilnica. 

Rapport du 28 octobre. — Le corps séjourne à Skryssew. Des 
reconnaissances envoyées sur Siématitsché confirment la retraite 
des ennemis sur Wisoki et apprennent qu'une partie de l'armée 
campée vers Brest marche vers Proujanouï. 

Rapport du 2g octobre. — Le VII e corps passe le Bug sur le pont 
construit à Mogilnica et campe à Zajonczniki, l'avant-garde à 
Siématitsché. 

Rapport du 3o octobre. — Le VII e corps séjourne dans sa posi- 
tion pour attendre l'armée autrichienne qui passe le Bug et se porte 
à Krupice et à Slochi. Une reconnaissance parti de Siématitsché 
rencontre à Wisoki l'ennemi, qui, supérieur en nombre, le pour- 
suit et lui prend six hommes. 

Rapport du 3i octobre. — Le VII e corps marche à Baratyniec et 
son avant-garde à Mielnik, on trouve 3oo cosaques à Niémirov. 
L'armée autrichienne marche à Mosczona et Zalesie, son avant- 
garde à Télaticze. On reçoit des rapports qui confirment la marche 
des Russes sur Proujanouï. Ces rapports déterminent à marcher par 
la route la plus directe sur Volkovisk et Slonim. 

Rapport du / er novembre. — Le VII e corps marche à Kletcheli 
et Dasze. L'avant-garde, avant de partir de Mielnik, fait attaquer les 
3oo hommes de cavalerie russe qui étaient à Niémirov, les force à 
se retirer sur la roule de Brest et va ensuite joindre à Télaticze un 
corps de cavalerie autrichienne qui y était et dont une partie, allée 
en reconnaissance sur Wisoki, était repoussée par 1.200 hommes 
de cavalerie ennemie venue de Brest. Elle continue sa marche pour 
aller ensuite à Roghatschi. Un escadron de lanciers resté à l'arrière- 
garde avec un escadron de hussards autrichiens, voyant un esca- 
dron autrichien entouré par des cosaques, charge sur ces cosaques, 



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les poursuit sur la route de Wisoki et en prend 12. Le major 
Seydlitz est tué dans cette charge. 

Rapport du 2 novembre. — Le VII e corps va à Orla, son avant- 
garde à Dubicze et Redulty, l'armée autrichienne va à Bielsk. 

Rapport du 3 novembre. — Séjour. 

Rapport du 4 novembre. — Le VII e corps marche à Narewka. 

Rapport du 5 novembre — Le VII e corps marche à Roudnia, où 
il prend position. 

Rapport du 6 novembre. — Le VII e corps vient à Svislotsch, 
l'arrière-garde reste à Roudnia. 

Rapport du 7 novembre. — Séjour à Svislotsch. L'arrière-garde 
vient à Veliki-Ghrinki et laisse seulement un escadron à Roudnia 
pour couvrir la marche de quelques voitures de vivres qui étaient 
encore restées en arrière. 

Rapport du 8 novembre. — Le VII e corps marche à Hornostaje- 
wice, l'avant-garde à Porozov, l'escadron resté à Roudnia y est 
attaqué par un corps assez considérable de cavalerie, faisant partie 
du corps du général Melissino. Il se replie sans perte et est suivi 
jusqu'à Porozov, où il rejoint l avant-garde. 

Rapport du g novembre. — Séjour à Hornostajewice. Un batail- 
lon d'infanterie et deux escadrons de cavalerie avec deux pièces de 
canon marchent à Svislotsch, pour couvrir le parc d'artillerie, qui 
se retirait sur Volkovisk. Ils sont suivis par une partie du corps, 
qui avait déjà attaqué l'escadron resté à Roudnia et se retirent sans 
perte jusqu'à Gnezno. 

Rapport du 10 novembre. — Le VII 9 corps séjourne à Hornosta- 
jewice. Le bataillon d'infanterie et les deux escadrons de cavalerie 
restés à Gnezno reçoivent l'ordre de se porter sur Roudnia. Ils 
trouvent à Mstibow 600 hommes de cavalerie. Deux escadrons des 
chevau-légers de Polenz les chargent vigoureusement et font pri- 
sonniers 2^ hommes et 2 officiers. Ils les poursuivent jusqu'à Svis- 
lotsch où ceux-là se trouvent soutenus par d'autre cavalerie. On 
apprend que le général Melissino est à Ghrinki ; qu'il forme l'avant- 
garde d'un corps plus considérable commandé par les généraux 
Essen et Sacken. 

Le général Gablenz, à la tête de son avant-garde se porte sur 
Berniki, le général Melissino évacue Ghrinki et retourne à 
Roudnia. 

Rapport du 1 1 novembre. — Le VII e corps marche à Sokolniki. 
Le général Gablenz envoie une reconnaissance avec de l'artillerie à 
Roudnia. Cette reconnaissance trouve l'ennemi à trois quarts de 
lieue en avant de Roudnia. Ceux-ci ayant des forces supérieures, la 



— 74 — 



reconnaissance se retire en bon ordre emmenant une vingtaine de 
prisonniers. On apprend que le général Essen a joint le général 
Melissino. On trouve sur un des prisonniers une lettre du général 
Melissino adressée à Nowosadi au général Sacken qui donne con- 
naissance des chemins par où ils doivent passer pour joindre le 
VII e corps. 

Rapport du 12 novembre. — Le VII e corps ne pouvant s'avancer 
à Roudnia sans trop s'éloigner du corps autrichien et s'exposer à 
s'engager contre tout le corps du général Sacken dans des forêts, 
digues ou marais, où il ne pourrait pas manœuvrer avec avantage, 
il se retire de Sokolniki à Ghrinki, Lapénitsa et Hornostajewice, 
afin d'attirer les ennemis dans un pays où les manœuvres fussent 
plus faciles. 

Rapport du i3 novembre. — Séjour à Lapénitsa. L'avant-garde 
est attaquée à Hornostajewice et, selon ses instructions, se retire près 
de Lapénitsa devant la position de l'armée et se cache derrière un 
bois occupé par les avant-postes. On voit arriver sur les hauteurs 
de Hornostajewice un régiment de dragons, quelques escadrons de 
hussards, un pulk de cosaques et quelques compagnies d'infanterie. 
On en voit aussi dans la vallée d'Hornostajewice, mais on ne peut 
juger de leur nombre, ni des troupes qui arrivent encore par la 
route de Porozov qu'on n'aperçoit pas, et connaître si c'est seule- 
ment l'avant-garde du général Melissino, ou si elle est suivie par 
d'autres troupes. Afin de culbuter cette avant-garde des hauteurs 
dans la vallée de Hornostajewice, si elle est seule, ou de recon- 
naître si elle est suivie par d'autres troupes, la 2 e division va joindre 
l'avant-garde au bois derrière lequel elle est cachée, afin de la sou- 
tenir. Au moment où on allait se mettre en marche, on voit deux 
bataillons d'infanterie qui ont marché derrière la cavalerie et arri- 
vent dans un petit bois, d'où ils prendraient en flanc les troupes qui 
marcheraient contre la cavalerie ennemie. Un bataillon du 2 e régi- 
ment d'infanterie légère et le bataillon de grenadiers d'Anger atta- 
quent ce bois qui est vivement disputé ; les autres troupes s'avan- 
cent sur les hauteurs et chassent la cavalerie ennemie à mesure 
qu'on s'avance dans le bois, mais on ne parvient à s'en emparer 
qu'à la nuit, et on ne peut pousser jusqu'à Hornostajewice. 

On apprend des prisonniers faits dans le bois que douze régiments 
d'infanterie ont suivi l'avant-garde du général Melissino, que les 
généraux Essen et Bulatow sont Hornostajewice. Les prisonniers 
ne savent pas où est le général Sacken. D'après ces renseignements, 
le général Reynier se détermine à se retirer sur Volkovisk afin 
d'attirer davantage les ennemis, que les Autrichiens puissent les 



— 75 — 



prendre en flanc et marcher sur leurs derrières, pour avoir une 
affaire dont on pût obtenir de grands résultats, ainsi que pour se 
réunir à neuf bataillons de la 32 e division arrivés à Volkovisk avec 
le général Durutte. 

Rapport du i$ novembre. — Le Vile corps se met en marche à 
3 heures du matin sur deux colonnes, l'une parlzabélin, l'autre par 
Blenkitna et va prendre position sur les hauteurs en arrière de 
Volkovisk. Des cosaques suivent les arrière-gardes jusqu'à une 
demi-lieue de Volkovisk et se retirent ensuite. 

Rapport du i5 novembre. — A 3 heures du matin, une colonne 
ennemie arrive aux postes en avant de Volkovisk, donne le mot 
d'ordre, continue ensuite rapidement sa marche, surprend une com- 
pagnie du régiment de Walcheren placée en avant de Volkovisk, 
tourne ensuite la compagnie qui gardait le pont et, passant la rivière 
et le marais qui étaient en grande partie gelés, entre dans les pre- 
mières maisons du village, où il s'engage un combat de nuit avec 
les troupes saxonnes qui arrivent au secours des postes. Des officiers 
russes parlent français et s'annoncent aux Saxons comme Français, 
ce qui cause des méprises ; des officiers vont au milieu des batail- 
lons russes et empêchent de tirer les prenant pour des troupes de 
la 32e division qui occupe la gauche du village ; on se bat à la 
baïonnette lorsqu'on se reconnaît ; pendant ce temps les équipages 
qui étaient en trop grand nombre dans le village, malgré l'ordre de 
se placer en arrière du camp, se retirent. Le combat de nuit expo- 
sant les troupes inutilement, le général leur ordonne de se retirer 
du village. Lorsque le jour commence à paraître, les Russes sont 
chassés du village et se retirent sur leur armée qu'on aperçoit arri- 
ver et prendre position à droite et à gauche de la route d'Izabélin. 
On fait environ 200 prisonniers dans le village et on y trouve autant 
de morts russes. 

Trois régiments de cavalerie, un d'infanterie et de l'artillerie se 
détachent de la droite, passent la rivière au pont sur la route de 
Zelva et marchent pour s'emparer d'un plateau à la gauche de la 
position, et qui n'était pas occupé dans ce moment, parce qu'on avait 
resserré les troupes pendant l'attaque de nuit. La cavalerie saxonne 
conduite par le général Gablenz y marche aussitôt, fait une fort 
belle charge sur la cavalerie ennemie qui commençait à se former 
sur ce plateau, la culbute sur le pont où l'infanterie protège sa 
retraite ; l'artillerie légère qui garnit alors ce plateau force cette 
colonne à se retirer sur la route de Zelva. La gauche de la ligne 
d'infanterie s'étend sur le plateau qu'on garnit d'artillerie. 

La droite de l'armée ennemie s'étend jusque sur les hauteurs de 



— 76 — 



la route à Zelva. Trois ou quatre régiments d'infaQterie avec de 
l'artillerie, les régiments de cavalerie qui ont été repoussés du pla- 
teau et deux autres régiments de cavalerie, marchent par leur 
droite pour aller passer la rivière plus haut et tourner la gauche 
de la position. La cavalerie saxonne suit ce mouvement : la i re divi- 
sion saxonne qui était en réserve derrière la droite, marche à la 
gauche avec son artillerie et une batterie de réserve et prend posi- 
tion la droite au plateau qui formait d'abord la gauche de la posi- 
tion, et la gauche à un bois qu'on garnit d'infanterie. La tête de la 
colonne ennemie qui avait passé le ruisseau est repoussée ; son 
artillerie est forcée à cesser son feu. Les troupes se retirent et 
reprennent à la nuit leur position entre la route de Zelva et celle 
d'Izabelin. Des dépêches du général Sacken à l'amiral Tchitchagof 
prises sur un officier par les Autrichiens apprennent que son corps 
était composé de i5.ooo hommes d'infanterie, 7.200 hommes de 
cavalerie et 12 batteries. 

Rapport du 16 novembre. — On n'avait laissé pendant la nuit 
que des postes dans les premières maisons de Volkovisk. Dès la 
pointe du jour on voit plusieurs détachements de tirailleurs ennemis 
venir à Volkovisk et y entrer successivement. L'occupation de ce 
village était inutile à la position et ne pouvait qu'engager un com- 
bat de tirailleurs qui ferait perdre des hommes inutilement, tandis 
qu'il suffisait d'empêcher les colonnes ennemies de s'y former et 
d'en déboucher pour attaquer la position ; on en retire les postes et 
il arrive successivement plus de 2.000 hommes. L'armée ennemie 
ne fait aucun autre mouvement jusqu'après-midi. Alors une colonne 
d'infanterie et de cavalerie et 10 pièces de canon se détachent de la 
droite pour tenter une nouvelle attaque sur la gauche, en allant 
passer le ruisseau plus haut que la veille. Le régiment de Walche- 
ren marche à la gauche de la i re division saxonne pour l'aider à 
garder le bois. Des tirailleurs espagnols de ce régiment, joints aux 
tirailleurs saxons repoussent la cavalerie et l'infanterie ennemie qui 
commençaient à passer le ruisseau ; l'artillerie saxonne fait aussi 
éloigner l'artillerie de cette colonne qui va chercher un autre pas- 
sage plus haut, et y est également repoussée. On se bat jusqu'à la 
nuit de ce côté. 

A 3 heures 1 /a on entend quelques coups de canon dans la direc- 
tion d'Izabélin qu'on présume tirés par le corps autrichien qui 
devait marcher sur Izabélin. On aperçoitdans le camp ennemi beau- 
coup de mouvements d'officiers qui vont porter des ordres. La 
cavalerie qui était en réserve, monte à cheval et marche sur la route 
d'Izabélin. Le général Devaux reçoit l'ordre d'attaquer Volkovisk 



— 77 — 



avec un bataillon du régiment de Belle-Isle, et un bataillon du 
I er régiment de Wurzbourg, pendant que 12 pièces de canon tirent 
sur les ennemis logés dans le village. L'attaque a un plein succès. 
700 ou 800 Russes sont tués dans les maisons et dans les rues de 
Volkovisk, les autres se sauvent à leur position. A l'entrée de la 
nuit, on s'aperçut que l'armée ennemie commençait sa retraite. Les 
troupes se sont parfaitement conduites pendant ces deux journées ; 
les Saxons avec leur bravoure, leur solidité et leur vigueur ordi- 
naire, les troupes de la division du général Durutte, toute composée 
de jeunes soldats, qui n'avaient jamais été au feu, ont attaqué 
comme de vieux soldats français le village de Volkovisk. Elles 
étaient restées pendant deux journées et une nuit presque toujours 
sous les armes ou couchées sur la neige, sans bois ni paille ; elles 
étaient très fatiguées, cependant des détachements ont marché toute 
la nuit à la suite et sur le flanc des ennemis et ont fait plusieurs 
prisonniers. 

Rapport du ij novembre. — Le VII e corps se met en marche 
deux heures avant le jour pour aller à Blenkitna où on présumait 
que l'ennemi avait passé, ne pouvant se retirer par Izabélin où le 
prince Schwarzenberg était arrivé et avait pris l'ambulance des 
ennemis, beaucoup d'équipages, les voitures de plusieurs généraux 
et 5oo prisonniers. On ne trouve plus à Blenkitna que des traînards 
de l'armée ennemie qui y avait passé la Rossa et se dirigeait sur 
Svislotsch. Un corps de cavalerie et d'infanterie est envoyé sur cette 
route pour suivre les ennemis et fait beaucoup de prisonniers tandis 
que le reste du VII e corps marche par Tolzmany à Sokolniki pour 
tâcher d'arriver avant les ennemis à Ghrinki et leur couper la retraite 
sur Roudnia. Le prince Schwarzenberg va avec une partie du corps 
autrichien à Porozovet Studzieniki et ordonne de faire marcher des 
troupes pendant la nuit sur Roudnia et parNovoi Dworsur la route 
de Proujanouï. L'armée ennemie s'arrête à Svislotsch. Un parti 
envoyé le soir vers Ghrinki rapporte qu'il n'y a qu'un petit déta- 
chement ennemi et que les voitures et bagages de l'armée n'y pas- 
saient pas encore. Un paysan venant de Svislotsch dit que les enne- 
mis se retirent par Jalowka sur Pleski. 

Rapport du 18 novembre. — Le VII e corps arrive au point du jour 
près de Ghrinky et aperçoit une colonne, particulièrement de cava- 
lerie, qui vient par la route de Svislotsch. La cavalerie saxonne 
s'avance aussitôt avec l'artillerie légère ; les ennemis se divisent ; 
une partie se croyant coupée reste sur le chemin de Jalowka ; l'autre 
cherche à traverser promptement Ghrinki pour suivre la colonne. 
La cavalerie saxonne la charge vivement, la culbute dans le village 



— 78 — 



et la poursuit dans la forêt sur la route de Roudnia. L'infanterie la 
suit aussi vite qu'il lui est possible. Un peu avant le jour i5o chas- 
seurs à pied autrichiens étaient arrivés par la forêt sur le flanc des 
ennemis près de Roudnia, y avaient mis beaucoup de désordre et pris 
bien des voitures ; mais n'étant pas soutenus, ils avaient dû se retirer 
avec perte. On poursuit les ennemis jusque vers Roudnia où l'ar- 
rière-garde ennemie se reforme et cherche à me résister quelque temps. 
LegénéralFrœlicharrive alors de Janowczysmaavec quelques batail- 
lons autrichiens, l'arrière-garde ennemie est culbutée, et se retire 
derrière la Narew, où l'armée ennemie prend position, après avoir 
brûlé les ponts de Roudnia. Des hussards saxons envoyés par Svis- 
lotsch ramenèrent encore beaucoup de prisonniers restés en arrière. 
On apprend d'eux que les ennemis se sont mis en marche à 1 1 heures 
du soir pour se retirer à Roudnia. 

Les prisonniers faits les 1 5, 1 6, 17 et 1 8 n'étant pas réunis sur le 
même point, on n'en a pas encore l'état, mais d'après divers rapports 
il doit y avoir environ 3. 000 prisonniers et 3o ou l\o officiers. On en 
trouvera aussi beaucoup qui se sont dispersés dans les bois et vil- 
lages. Les ennemis ont eu au moins i.5oo hommes tués dans ces 
journées et perdu une grande partie de leurs bagages. 

Rapport du ig novembre. — Le VII e corps séjourne à Roudnia et 
Ghrinki, pour attendre la réparation des ponts brûlés par l'ennemi, 
le corps autrichien marche à Novosiolki et Novoï-Dvoor pour pas- 
ser les digues sur le chemin de Proujanouï, l'armée russe se retire 
à Bielovej. 

Rapport du 20 novembre. — L'avant-garde du VII e corps 
s'avance à Haleny et la 2 e division à Krasniki. Les ponts ayant été 
réparés fort tard, la i re division saxonne et la division Durutte 
s'arrêtent en avant de Roudnia; un détachement envoyé à la pour- 
suite des ennemis sur le chemin de Bielovej fait 100 prisonniers. 
Le chemin est extrêmement mauvais et couvert de chevaux morts 
et de voitures brisées. Les ennemis partis le matin de Bielovej 
ont coupé le pont et se sont retirés sur Krynica, le corps autrichien 
s'avance à Wielkie Siola et Bakuny, un détachement autrichien 
surprend à Proujanouï un corps de cosaques et en prend 3oo. 

Rapport du 21 novembre. — Les troupes séjournent pour 
attendre une détermination du prince, savoir si on retournera sur 
les traces de l'amiral Tchitchagof, ou si on continuera de poursuivre 
et achever d'exterminer le corps de Sacken qui est dans le plus 
grand désordre et a bien perdu 5. 000 à 6.000 hommes tués, pris 
ou dispersés, mais, en a encore 20.000 qui pourraient se réorgani- 
ser et faire beaucoup de mal sur les derrières, si on les abandon- 



— 79 — 



nait. La reconnaissance de Cherechev y trouve l'ennemi et voit 
défiler toute l'armée qui avait eu la plus grande peine à retirer son 
artillerie du chemin de Bielovej à Krynica et Cherechev. Lorsqu'on 
est averti que l'ennemi a passé si près, il était trop tard pour faire 
marcher les troupes nécessaires pour attaquer les ennemis en flanc 
et couper leur arrière-garde. 

Rapport du 22 novembre. — Le VII e corps marche à Cherechev 
et est un peu retardé par la réparation des ponts coupés par 
l'ennemi. On prend cependant 3 officiers et i5o hommes, avec 
3 affûts de rechange et des caissons de munitions. Le détachement 
de Bielovej, après avoir fait réparer le pont, fait encore 120 prison- 
niers et vient par Krynica sur la route suivie par l'ennemi et la 
trouve également gâtée et couverte de chevaux morts et de voitures 
brisées. Le corps autrichien s'avance à Proujanouï et pousse son 
avant-garde à Podubna. L'armée russe se retire à Rzeczyca. 

Rapport du 23 novembre. — Le VII e corps marche à Viezna et 
Piétschitsa sur la route de Cherechev à Brest, chasse une arrière- 
garde de cavalerie ennemie qui était à Rzeczyca et l'empêche de 
brûler le pont. Le corps autrichien s'établit à Kiwaczyce en avant 
du bois de Podubna. L'armée russe se retire à Pelitschi. A minuit 
les grand'gardes placés en avant de Rzezcyca sont attaqués par 
600 cavaliers ennemis et se retirent sur le château de Rzezcyca où 
un bataillon du I er régiment d'infanterie légère et deux pièces 
d'artillerie légère font feu sur cette cavalerie qui se retire en lais- 
sant un officier et 6 dragons tués. 

Rapport du 2^ novembre. — Le VIP corps marche à Pelitschi et 
est retardé par la réparation des ponts. Cependant le soir, l'avant- 
garde trouve l'arrière-garde ennemie à Turna et établit ses postes 
dans le bois avant le village. Le corps autrichien marche à Olizarow- 
Staw et envoie un détachement à Bulkov, sur la route de Brest à 
Kobrin. Une reconnaissance envoyée à Kamienica y fait 5o prison- 
niers. L'armée ennemie se retire à Tschernavtchitschi et Brest. 

Rapport du 25 novembre. — Le VII e corps marche à Tschernavt- 
chitschi et Kurnica, son avant-garde arrive à la nuit à Brody. La 
marche est longtemps retardée par la réparation des ponts brûlés 
par les ennemis à Turna et Tschernavtchitschi. On fait i5o prison- 
niers. Le corps autrichien marche à Kosicze, son avant-garde à 
Wiczolky, trouve une arrière-garde ennemie qui défend un pont 
que les Russes ont fait sur la Moukhavets à Kamienica et qu'elle 
empêche de détruire ; on se canonne jusqu'à la nuit d'une rive à 
l'autre de la rivière. L'armée russe commence à partir de Brest 
à 4 heures du soir. 



V 



- 80 — 

Rapport du 26 novembre. — Le VII e corps s'avance à Brest, 
son avant-garde y entre au point du jour, y fait 5oo prisonniers et 
prend 5o voitures de bagages et munitions. Le corps autrichien 
séjourne. Les Russes ont laissé dans les hôpitaux de Brest malades 
et blessés. 

Rapport du 2j novembre. — Séjour. 

Rapport du 28 novembre. — Séjour. 

Rapport du 2g novembre. — Séjour. 

Rapport du 3o novembre. — La résolution étant prise de mar- 
cher sur Slonim, pour être à portée de marcher sur les traces de 
l'amiral Tchitchagof, ou entrer en Volhynie selon les ordres qu'on 
attendait; la i r " division marche à Raczki, le reste des troupes 
séjourne encore à Brest. 

Rapport du / er décembre. — La i re division cantonne à Kiwa- 
czyce, la 2e division et la 32e à Tschernavtchitschi. Le quartier 
général va à Pèlitchi. 

Rapport du 2 décembre. — La i re division et le quartier général 
vont à Cherechev, la 2° division et la 32 e vont à Rzecyca. 

Rapport du 3 décembre. — La i re division va à Starawola, la 
2e division et la 32^ vont à Cherechev, le quartier général à Prou- 
janouï. 

Rapport du 4 décembre. — La 2e division va à Smolary, le reste 
des troupes séjourne pour donner au corps autrichien le temps de se 
porter en avant. 



V. — Rapports de Lecocq au roi de Saxe (0 



Lecocq au roi. Lioubolm, 26 août (A. S.). 

J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'après un jour de repos, 
le corps confié à mes ordres a repris sa marche par Bulkov sur 
Brest, Roudnia, Okhtout et Ghatsk ; de là il a continué jusqu'à 
Lioubolm où il est entré le 25 de ce mois. 

Le terrain de Roudnia à Lioubolm est presque complètement 
marécageux et le chemin passe presque sans interruption sur des 
digues ruinées dont le rétablissement, en présence de l'ennemi, 
nous offre les plus grandes difficultés et exige de grands efforts. De 
Brest au Pripet l'arrière-garde de l'ennemi n'opposa qu'une faible, 
résistance ; le long de ce fleuve, il nous força à un arrêt de plu- 
sieurs jours 

Le général Tschaplitz avait pris position à Chatsk en avant de 
Ratno lors de notre arrivée et occupé si fortement Krouimno sur le 
Pripet que nous ne pouvions le prendre sans l'aide des Autrichiens 
vu notre faiblesse en cavalerie. 

L'ennemi ne se laissa déloger des bords du Pripet qu'après quel- 
que résistance, seulement après que la division autrichienne 
Bianchi qui se dirigeait par Divin eût pénétré jusqu'à Soumaroui 
et la division Siegenthal de Mokranouï jusqu'à Krasnaïa Gura ; 
notre corps continua alors aussitôt sa marche vers Lioubolm d'où 
notre avant-garde rejeta l'ennemi après une courte résistance et 
sans perte. Nos reconnaissances vers Wlodawa et Opalin enlevèrent 
à l'ennemi un magasin assez considérable qui était amassé dans la 
forêt et que l'on ne pouvait plus transporter. Le capitaine de 
François du i er régiment léger trouva lors de la reconnaissance 
sur Opalin une nouvelle occasion de se distinguer; il se vit à l'im- 
proviste attaqué de dos par trois cents cosaques et dragons ennemis, 
entouré et poursuivi par l'ennemi, il fut forcé avec 25 chasseurs et 
12 hussards, de se retirer dans le bois deux lieues durant sous un 
feu continuel; il ne perdit pas un homme, tandis que les coups 



(1) Tous ces rapports ont été traduits. 



C 



— 82 — 

bien dirigés des chasseurs tuèrent à l'ennemi cinq hommes et en 
blessèrent dix-sept dont nous apprîmes le sort le lendemain par 
une forte reconnaissance envoyée sur Opalin. Hier l'ennemi fit une 
très forte reconnaissance de trois rég'iments de cavalerie et de quel- 
ques canons contre nous ; il repoussa d'abord nos avant-postes avec 
quelques pertes, mais ne résista pas à notre artillerie et à notre 
infanterie qui s'approchait. Il se retira dans la nuit, quelques 
lieues en arrière sur la route de Kovel. La division autrichienne 
Siegenthal eut à Vouijva une affaire plus importante où elle 
rejeta également l'ennemi. 

La faiblesse et la fatigue de notre cavalerie se firent sentir dans 
toutes ces affaires. 

Le général Kozinski nous rejoindra dans quelques jours avec 
environ 4-ooo Polonais ; il vient de Swierze. Le corps principal 
autrichien se réunira vraisemblablement aujourd'hui à Vouijva et 
notre corps avec la division Frimont demain à Matsiov. Nous 
savons maintenant avec certitude que les troupes de l'ennemi 
sous le général Tormasof se composent de l'infanterie des divisions 
Kamenski, Tscherbatov et des divisions de cavalerie Lambert et 
Tschaplitz. Les troupes de l'ennemi depuis la dernière bataille 
doivent être très mécontentes ; elles se retirent pourtant partout où 
nous les rencontrons avec beaucoup d'ordre. La grande masse de 
leur cavalerie légère favorise beaucoup leurs mouvements. 

Nous savons uniquement en ce moment, relativement à la grande 
armée, que l'empereur Napoléon a enlevé Smolensk le 18 après 
quelques combats très avantageux ; il y a trouvé une grande 
quantité d'artillerie ennemie. 

Lecocq au roi. Kiselin, 7 septembre (A. S.). 

Je vous transmets ci-joint les états du corps à la date du ie* de ce 
mois. Je n'ai pu comprendre dans la liste les régiments dont je suis 
complètement séparé et sur qui presque tous les renseignements 
nous manquent; les régiments de mon corps manquent de même 
depuis quatre semaines de tous renseignements sur les hôpitaux 
demeurés en arrière, et je n'ai pu indiquer les hommes qui sont 
morts de maladie ou de blessures. 

Le 28 août, les troupes de Votre Majesté marchèrent en deux 
colonnes de Liouboml à Tourisk et prirent position en avant et en 
arrière de cet endroit. Le corps principal autrichien occupa Kovel 
et le général autrichien Mohr avança de Lioubachévo à Lichnevka. 
Le général Tormasof s'est retiré avec toutes ses troupes jusque 
derrière le Styr et y a pris position à Loutsk. 



- 83 — 



Le prince de Schwarzenberg a reçu avis par un officier d'état- 
major autrichien qui, sous un prétexte, avait été envoyé de l'armée 
d'observation au quartier général de l'armée de Moldavie, que la 
plus grande partie de cette armée composée des corps suivants [A] 
était aussi partie de Moldavie pour venir soutenir le général Torma- 
sof et était en mouvement pour venir ici. Cet officier a rencontré le 
quartier général russe à Roman d'où, d'après notre estimation, il 
doit être arrivé vers le I er de ce mois à Kamenets. Jusque-là ces ren- 
seignements sont sûrs. De Kamenets, le corps doit, dit-on, prendre 
sa direction sur Stary Constantinov. 

A Kamenets et à Stary Constantinov, les routes se séparent ; par 
suite, nous ne pouvons pas nous porter en avant avant d'avoir 
appris sûrement si ce corps s'est porté réellement de Kamenets 
vers Stary Constantinov ou si, comme d'autres le soutiennent, 
il a marché de Kamenets vers Tarnopol et Doubno où s'il a pris 
enfin sa direction de Stary Constantinov sur Ostrog ou sur Zitomir. 

Nous ne pouvons recevoir ces renseignements que par le quartier 
général du corps d'observation autrichien qui suit tous les mouve- 
ments de l'armée de Moldavie, le long - de la frontière, sans la 
dépasser. Jusque-là nous sommes limités à de fortes recon- 
naissances sur l'ennemi et à quelques démonstrations le long du 
Styr. L'ennemi se trouve avec le gros de ses forces à Loutsk. 
Les ponts de Loutsk, Rajichtché jusqu'à Kolki sont levés. Toutes 
les digues le long du Styr sont ouvertes et la rive gauche de ce 
fleuve de Kolki à Loutsk est assez fortement occupée. Depuis le 4 
de ce mois, le quartier général du général Reynier est à Kise- 
lin, celui du prince de Schwarzenberg à Holoby. Le général 
Kozinski se trouve à Sadow ; notre avant-garde sous le général de 
Gablenz à Tortschin. Le général Mohr se dirige sur Kolki. 

Nous avons reçu aujourd'hui avis du grand quartier impérial 
que le quartier impérial de Sa Majesté était le 26 août à Wiasma ; 
le roi de Naples était déjà deux marches plus loin vers Moscou. La 
Grande Armée sous Sa Majesté l'Empereur se compose maintenant 
outre la garde, des corps du roi de Naples, du vice-roi d'Italie, du 
prince d'Eckmûhl, du maréchal Ney, du prince Poniatowski, des 
Westphaliens sous le duc d'Abrantès et du général Latour-Mauboug. 

Les affaires des 18 et 19 août à et au delà de Smolensk ont été 
plus sérieuses qu'on ne le croyait d'abord, l'ennemi a amené au com- 
bat le premier jour environ 100.000 hommes et le deuxième 
environ 80.000. Des deux côtés la perte pour ces deux jours s'élève 
à 10.000 ou 12.000 tués ou blessés. Le général de division Gudin se 
trouve parmi les premiers. On n'a pas pris de canons dans ces com- 



- 84 — 



bats. A Doroghobouj, l'armée russe s'était placée dans une très belle 
position, elle avait préparé des retranchements, et elle paraissait déjà 
prête à attendre une attaque générale. Après que l'Empereur eût 
fait les dispositions nécessaires pour cela, cette position a été aussi 
évacuée par l'ennemi après un combat insignifiant d 'arrière-garde. 
Sur notre aile gauche, l'ennemi suus le prince de Wittgensteim avait 
également tenté une attaque sur les II e et VI e corps qui lui réussit 
d'abord. Le maréchal Oudinot et les généraux Deroy et Verdier y 
furent blessés. Le général Gouvion Saint-Cyr a pris le commande- 
ment de ces deux corps et a complètement battu l'ennemi à Polotsk. 

On n'a aucun avis du maréchal Macdonald qui se trouve non loin 
de Riga. 

[A] Les trois corps de l'armée de Moldavie se composent de 
cinq divisions sous les généraux Langeron, Essen, Woinof, Sass, 
Toutschkov 2 e . 

Le chef de Pétat-major est le général Sabaneief. La division du 
général Woinof qui, jusqu'à Roman, a marché le long de nos fron- 
tières se compose de : 

5 régiments de dragons, i de hussards, i de hulans, i de mous- 
quetaires, i de chasseurs, i pulk de cosaques et 24 canons. 

Les généraux Pahlen, Hamper, Manteufeld et Lieven sont avec 
cette division. 

Lecocq au roi. Kiselin, 26 septembre (A. S.). 

Rien que je suppose que Votre Majesté ait dû être informée, de 
Vilna, par le général Watzdorf de la bataille que Sa Majesté a livrée 
le 7 de ce mois aux Russes à Mojaisk et gagnée, je ne manque pas 
de vous rendre compte de cet événement, comme c'est mon devoir. 

Notre situation a très peu changé. Le motif que je vous ai fait 
connaître dans mon dernier rapport du 7 et qui a amené un arrêt 
dans nos mouvements subsiste encore. Il esUaussi surprenant que 
désagréable que le prince de Schwarzenberg n'ait aucun avis précis 
sur l'armée de Moldavie. Nous savons seulement avec quelque cer- 
titude que les troupes de Moldavie ont passé le Dniester en trois 
colonnes du 3o août au 3 septembre à Chotin, Mohilev et Nov 
Durvasari . La colonne qui a passé auprès de ce dernier endroit doit 
cependant avoir reçu ordre de se rendre à Odessa où le duc de 
Richelieu forme un corps d'observation contre les Turcs. La 
colonne du général Woinof qui passa à Chotin et qui a marché sur 
Stary Constantinov, est la plus importante et il n'est pas invraisem- 
blable qu'une partie soit déjà arrivée à Dubno. 

Le général Tormasof est comme auparavant dans sa position sur 



-sa- 



le Styr dont le bord marécageux, surveillé très attentivement par 
l'ennemi, offre de grandes difficulté à tout passasge. 

Comme nous n'avons pas encore pris position de ce côté, mais 
que nous sommes seulement partagés et placés en diverses colonnes 
de marche, les petites reconnaissances que nous pourrions 
envoyer sont très menacées. Nous perdîmes de cette façon le 7 de 
ce mois le capitaine Geise et le sous-lieutenant Mangold avec 
i5 hommes du régiment de hussards ; il avait été envoyé jusqu'au 
Styr pour le reconnaître et le lever ; il a été surpris et enlevé par les 
Russes. Le 8, les hussards autrichiens de Kaiser eurent, presque 
à la même place, un semblable malheur, ils perdirent 2 officiers et 
37 hussards. Le général Mohr avait été placé à Pinsk pour mainte- 
nir nos communications avec la Grande Armée et couvrir notre 
flanc gauche ; il a été attaqué par le général Hertel avec des forces 
supérieures et rejeté de Pinsk à Lioubachevo. Il a perdu dans cette 
retraite par une grande imprudence un demi-escadron du régi- 
ment de Hesse-Hom bourg hussards, une compagnie d'infanterie du 
régiment de Ligne et un canon. Les avant-postes du général Hertel 
étaient déjà poussés jusqu'à Janovo lorsque, subitement, le i5, ils 
se sont retirés et vraisemblablement dans ce moment ils ont évacué 
Pinsk. S'il avait continué à s'avancer de ce côté, il nous aurait 
causé beaucoup d'inquiétude. Notre hôpital de Chérechev a été 
évacué dans ces circonstances vers Brest et Bialistok. 

Depuis hier les Russes commencent à construire un pont sur le 
Styr et cherchent à répandre le bruit qu'ils ont reçu des renforts 
importants et qu'ils veulent reprendre l'offensive. Je doute cepen- 
dant que dans les circonstances actuelles ils puissent entreprendre 
quelque chose de décisif. 

Instruits par nos malheurs précédents, nous faisons maintenant 
toutes nos reconnaissances, réunis avec les Autrichiens et avec de 
forts replis; les dernières fractions poussées jusque vers Torgho- 
vitsa et Kriniki furent vivement canonnées par l'ennemi mais sans 
succès. 

Le prince de Schwarzenberg a invité sur ces entrefaites l'armée 
autrichienne d'observation à se rassembler à Brody au-dedans des 
frontières de son pays, de manière à causer par cette démonstra- 
tion de l'inquiétude à l'ennemi pour son flanc gauche. Cela semble 
pourtant avoir été jusqu'à présent sans succès. L'aile gauche de la 
Grande Armée sous les maréchaux Macdonald et Gouvion sem- 
ble être retenue par des masses importantes et ne pas se mouvoir 
en avant. 

La guérison de nos malades et blessés va très bien dans tous les 



— 86 - 



hôpitaux. La nourriture des troupes est très bonne et les maladies, 
vu la saison, très peu nombreuses. La perte la plus considérable 
dans cette campagne est celle des chevaux. Depuis notre départ de 
Saxe nous avons perdu plus de 2.000 chevaux, ils ont été rempla- 
cés à peu près par des réquisitions en Volhynie. Les croix que Votre 
Majesté a daigné accorder ont été remises par le général Reynier 
aux officiers. 

Ci-joint, je mets aux pieds de Votre Majesté un état des hommes 
et des artilleurs à qui j'ai remis les médailles de mérife en or et en 
argent en vertu delà permission que vous avez daigné m'accorder. 

Lecocq au roi. Non loin de Lioubolm, 27 septembre(A.S.). 

J'ai l'honneur de vous rendre compte que le prince de Schwar- 
zenberg a enfin reçu des avis précis sur les renforts parvenus au 
général Tormasof de l'intérieur de la Volhynie et de la Moldavie. 
Le général Langeron est arrivé le 17 à Doubno avec un corps d'en- 
viron 12.000 hommes et 60 canons. En outre on peut admettre avec 
assez de certitude que le général Tormasof a appelé à lui de l'inté- 
rieur de la Volhynie 6.000 à 8.000 hommes, il est donc vraisembla- 
blement plus fort et certainement au moins aussi fort que le corps 
réuni austro-saxon. Le changement de notre position en colonne de 
marche en une position offensive ou défensive était donc inévitable. 

Après avoir reconnu l'impossibilité de nous avancer contre la 
cavalerie russe avec de petites reconnaissances, on forma, le 16 de 
ce mois, une colonne mobile sous le général de Zechmeister ; elle 
avait pour but de reconnaître le Styr sur tous les points ; i5o che- 
vaux des troupes de Votre Majesté sous la direction du major de 
Czettritz lui furent adjoints. Le général de Zechmeister rendant 
compte que l'ennemi commençait à construire des ponts sur le Styr 
sur différents points, on exécuta, le 19, contre Loutsk une recon- 
naissance encore plus forte avec la plus grande partie de la cava- 
lerie. A cette occasion l'ennemi montra de fortes masses de cavalerie 
sur la rive gauche et nous prouva ainsi que ses passages sur le 
fleuve étaient déjà rétablis. 

Le ai, lâ colonne du général Zechmeister fut surprise dans son 
bivouac à Nesvij et complètement dispersée. Comme toujours dans 
de semblables combats, le plus dur sort demeura au plus brave. 

Le major de Czettritz, le lieutenant de Schirnding du régiment 
de hussards, le capitaine de Krug 2 e , régiment de Polenz, furent 
avec 19 hussards et dragons en grande partie blessés et pris. Le 
régiment autrichien d'Oreilly perdit 5 officiers, trois étendards et 
120 hommes. La perte des Polonais fut insignifiante. 



— 87 — 



Il en résulte que l'ennemi avait déjà passé le Bug- avec des masses 
considérables ; nos avant-postes furent repoussés sérieusement de 
tous côtés. Le général Kozinski fut attaqué le 23 de ce mois avec 
une artillerie et infanterie supérieure à Pawlovicze et repoussé 
après une courte résistance. On avait vu à cette occasion une très 
forte colonne avec beaucoup d'artillerie défiler derrière notre aile 
droite et ce fut par suite un devoir absolu de la refuser. 

Le général en chef, comte Reynier, ordonna dans cette circon- 
stance la retraite du corps vers Tourisk, elle fut exécutée les 24 et 26 
avec le plus grand ordre et sans la moindre perte. 

Le corps autrichien s'étant retiré le 24 jusqu'à Kovel, il s'y plaça 
et leva les ponts sur la Touriïa. La même opération eut lieu pour 
nous le 26 à Tourisk, et les deux corps se réunirent dans ces jour- 
nées sur les hauteurs entre Dolsk et Tourisk. Les Russes firent 
dans la soirée de ce jour une forte reconnaissance avec de la cava- 
lerie et du canon sur Tourisk ; ils cherchèrent par leurs feux à 
empêcher les sapeurs de lever les ponts. Une partie dut être brûlée 
avec quelques moulins. Le bataillon de grenadiers Spiegel, une 
compagnie de l'infanterie légère et les sapeurs à qui incombait la 
défense de ce pont, se comportèrent à cette occasion avec leur bra- 
voure habituelle . 

Le général Kozinski qui avait ordre d'atteindre le Bug à marches 
forcées et de faire partir les troupes nécessaires pour la défense de 
Zamosc, rendit compte dans la nuit du 28 au 29 que le seul pont 
qui lui restait sur le Bug pour l'exécuter avait déjà été brûlé par 
l'ennemi et qu'il devait se replier sur le Bug. On apprit en même 
temps que le général Langeron avait occupé Vladimir et Ustilug 
avec un corps considérable et faisait mine de passer le Bug et d'en- 
voyer des patrouilles contre Korouitnitsa et Mosor. 

Dans ces circonstances il est absolument nécessaire de s'appro- 
cher du Bug et de réunir les deux corps, ce qui aura lieu demain à 
Lioubolm. 

L'hôpital saxon d'Opalin défilera ainsi que la plus grande partie 
des équipages par les ponts de Wlodava Les Autrichiens y ont réta- 
bli une tête de pont et l'ont occupée avec un bataillon. 

L'avenir montrera ce que l'ennemi veut faire et ce que nous pou- 
vons faire. Je ne crois pas que l'on ait quelque chose à craindre 
pour Zamosc, parce que l'ennemi devrait détacher dans ce but et 
perdrait par suite l'avantage de sa supériorité. S'il est possible de 
tomber avec succès sur une de ses colonnes, on n'en négligera cer- 
tainement pas l'occasion. De toute façon je doute que l'ennemi se 
croit assez fort et nous rejette assez pour que le duché de Varsovie 



- 88 — 



soit menacé. Je n'ai cependant pas cru pouvoir manquer d'en rendre 
compte à Votre Majesté comme je le devais conformément à la 
vérité. 

L'esprit qui règne dans les troupes royales est encore malgré 
beaucoup de fatigues le môme, et nous pouvons sous ce rapport 
attendre avec le plus grand calme tout combat sérieux. 

Votre Majesté doit déjà connaître que l'empereur Napoléon est 
entré le i4 à Moscou. 

Lecocq au roi. Brest, 5 octobre (A. S.). 

Dans les circonstances actuelles je tiens pour mon devoir le plus 
absolu d'envoyer à Votre Majesté des nouvelles de mon corps dont 
la situation est exposée chaque jour à de nouveaux changements. 

Le corps réuni austro-saxon s'est placé le 28 de ce mois à Liou- 
boml dans une position qui était couverte seulement sur le front par 
des marais pas très considérables et qui pouvait être tournée sur les 
deux flancs. Il était pourtant nécessaire d'attendre l'ennemi dans 
cette position au moins assez bonne afin d'apprendre à connaître 
sa force et ses intentions. Le corps demeura par suite, le 29, sur 
son emplacement de Lioubolm. L'ennemi commença dans la mati- 
née à le reconnaître et engagea un combat de tirailleurs où les 
avant-postes de l'aile gauche perdirent assez. Deux têtes de colonnes 
ennemies, fortes chacune de 5. 000 à 6.000 hommes, se montraient 
déjà à ce moment ; de très fortes colonnes les suivirent à 3 heures 
de l'après-midi. A l'aile gauche, l'ennemi prit d'assaut aux Autri- 
chiens le villaged'Horochov situé devant leur front. Un villagesitué 
devant notre front qui aurait eu vraisemblablement le même sort, 
avait déjà été évacué par nous sur l'ordre du général Reynier. 

Dans la soirée une forte colonne ennemie marcha contre le Bug 
pour menacer notre flanc droit et contre Chatsk pour menacer notre 
flanc gauche. Comme en même temps les troupes de l'ennemi ne 
diminuaient pas sur notre front, sa supériorité fut alors trop 
prouvée. Dans ces circonstances la retraite fut ordonnée pour la 
nuit et exécutée avec un ordre qui fait honneur à toute la troupe 
royale. Un caisson de cartouches d'infanterie qui eut une roue cas- 
sée et qui ne put être transporté, fut la seule perte que nous eûmes 
dans cette retraite. Un pont de pontons que l'on avait encore construit 
à temps au-dessous d'Opalin, sauva notre parc d'artillerie et 800 
petites voitures avec des vivres requis en Volhynie. 

Le corps entra dans la matinée à Opalin ; il continua encore sa 
marche surOlszanka. Le général Reynier fit construire le 1er octobre, 
au-dessous d'Olszanka, un nouveau pont de bateaux à Koszary, 



- 89 - 



le corps le passa dans l'après-midi en présence de l'ennemi eû 
se retirant de position en position en échelons sans éprouver de 
pertes. Notre longue retraite a rendu possible aux Autrichiens de 
faire de même à Wlodava. Le corps d'armée couvert par le Bug- se 
rendit en trois marches à Brest où il entra le 4 octobre. Ayant le 
Moukhavets devant le front, le Bug sur notre flanc droit, notre posi- 
tion est pour quelque temps suffisamment assurée. Notre retraite 
ultérieure doit se décider d'après ce que l'ennemi entreprendra sur 
nos flancs, principalement sur notre flanc gauche. Lors de la retraite 
du 3o d'Opalin à Olszanka, I'arri ère-garde sous le lieutenant Hei- 
nicken du I er régiment léger fut surprise et cet officier fait prison- 
nier avec vingt chasseurs. 

Depuis la nouvelle de l'entrée à Moscou, nous n'avons reçu, abso- 
lument aucune dépêche du quartier général impérial, et depuis 
longtemps nous manquons de tous renseignements sur le lieutenant- 
général Thielman. 

Le général Kozinski a passé le 3o notre pont à Opalin et s'est 
placé à Ghelm . La garnison de Zamosc est par suite hors de 
tout danger. 

6.000 hommes de renfort de troupes autrichiennes sont entrées le 
20 octobre à Lublin. 

Lecocq au roi. Brest, 6 octobre (A. S.). 

J'ai l'honneur de vous annoncer que cette nuit un courrier est 
enfin arrivé deVilna apportant des nouvelles de la Grande Armée. 
L'Empereur était encore le 25 septembre à Moscou et aucun mouve- 
ment de l'ennemi ne semblait encore vraisemblable. L'armée enne- 
mie qui se retirait auparavant sur la Volga semble avoir changé sa 
direction et se tourner sur Toula et Kalouga. L'aile gauche de la 
Grande Armée sous les maréchaux Macdonald et Saint-Cyr n'est 
certes pasrepoussée très sensiblement, mais elle semble avoir affaire 
à un ennemi supérieur. 

Lecocq au roi. Skryssev, pris Droghitschin, 22 octobre 

(A. S.). 

Votre Majesté daignera se convaincre par la suite de ce rapport 
que les communications interrompues depuis longtemps avec 
Varsovie m'ont empêché de lui expédier plus tôt des nouvelles 
du corps. 

Après que jusqu'au 10 octobre, l'ennemi eut essayé vainement de 
nous chasser de notre position avantageuse à Brest par de petites 
démonstrations dirigées sur nos deux flancs vers Terespol et Kame- 



— 90 — 



nets, il passa enfin le 10 octobre avec le gros de son armée le Mou- 
khavets à Bulkov et Kamieaica et poussa encore dans la journée ses 
colonnes d'attaque contre notre flanc gauche jusqu'à Brody.Nous 
devions craindre avec droit que le point de Brody qui était seulement 
faiblement occupé et sur lequel l'armée autrichienne dirigeait sa 
retraite ne fût forcé avant notre véritable position de Brest ; elle 
aurait alors éprouvé beaucoup de difficultés. La retraite du corps 
austro-saxon fut ordonnée pour la nuit du ioau n octobre et exé- 
cutée avec l'ordre habituel ; les deux corps arrivèrent au matin 
sur la rive droite de la Lesna, rompirent de suite le pont sur ce 
fleuve et prirent position en arrière de celui-ci. L'ennemi avait 
fixé le ii pour l'attaque de notre position de Brest; il voulait la 
commencer le 1 1 à la pointe du jour et, lorsqu'il la trouva aban- 
donnée, il nous suivit aussitôt jusqu'à la Lesna. Il trouva les ponts 
des Autrichiens déjà brûlés et il renonça à les attaquer après une 
courte canonnade. Les ponts que notre corps avait franchis à Kliniki 
et à Terebun étaient seulement levés, ce qui rendait probable que 
l'ennemi y tenterait un passage. 

Vers midi, il attaqua avec la plus grande vivacité ce point défendu 
par le i er régiment de ligne et 6 canons ; après une perte sensible, 
il réussit à rétablir au château de Kliniki les ponts pour y passer 
de l'infanterie. Quelques compagnies de grenadiers et chasseurs 
russes le franchirent réellement. Le général Reynier donna l'ordre 
au bataillon de grenadiers deLiebenau et au 2 e bataillon du prince 
Clément de s'avancer pour appuyer le régiment léger qui avait déjà 
beaucoup souffert et de rejeter l'ennemi au delà de la Lesna. Ces 
bataillons s'avancèrent avec la plus grande intrépidité sous un vif 
feu et trouvèrent l'ennemi déjà rejeté au delà des ponts par le 
I er régiment léger de l'autre côté de la Lesna. Celui-ci renouvela en 
vain cette attaque avec la plus grande intrépidité jusqu'au soir; il 
fut chaque fois rejeté par notre feu de mitraille et d'infanterie avec 
une perte sensible. A l'entrée de la nuit, il tenta encore une faible 
attaque à Terebun qui se borna à une canonnade mutuelle entre 
lui et l'artillerie du général-lieutenant de Funck et du général ma- 
jor de Gablenz. Les villages de Kliniki et de Skoki furent mis en 
flammes par nos obus et ceux de l'ennemi. 

Quelque glorieux et heureux que ce combat ait été pour les trou- 
pes de Votre Majesté, la perte de deux de ses meilleurs officiers 
supérieurs n'est pas moins douloureuse. Le major de Metzsch du 
i er régiment léger demeura sur la place et le commandant de celui- 
ci, le lieutenant-colonel Egidy reçut un coup à travers la poitrine 
et mourut quelques jours après de cette blessure. Votre Majesté 



— 91 — 



apprendra le reste de notre perte en tués et blessés dans cette affaire 
par l'état ci-joint A. 

Dans la soirée, le corps abandonna la position de la Lesna et mar- 
cha le 12 à Voltschin, le i3 à Mielnik, le i4 jusqu'à Siématitsche. On 
construisit dans cette journée un pont sur le Bug à Klimczyce que le 
corps passa dans la nuit du i4au i5; il alla jusqu'à Sarnaka ; le 
16 jusqu'à Swory ; le 19, jusqu'à Biala où il se réunit avec les 
Autrichiens et prit position. 

L'ennemi qui, à partir de la Lesna, nous avait suivis seulement 
lentement, avait envoyé à Térespol 4ooo hommes de cavalerie avec 
4 canons sous le colonel Tchernitschef contre Varsovie, il avait déjà 
pénétré jusqu'à Siedlec et Wegrow lorsque notre passage du Bug 1 
tout à fait inattendu le mit dans le plus grand embarras ; il se 
retire de suite par Kock. Le général autrichien Frelich qui le pour- 
suivait ne put atteindre que son arrière-garde; à cette occasion, il 
sabra 4o Kalmouks et il délivra par la même occasion quelques offi- 
ciers autrichiens et saxons blessés faits prisonniers par l'ennemi. 

La reconnaissance que nous envoyâmes sous le lieutenant-colonel 
de Lindenau et le major de Trotha contre Zalésie sur la route de 
Térespol réussit à enlever à l'ennemi environ 5o chariots de réquisi- 
tion, un capitaine d'infanterie et environ 4o cosaques et chasseurs 
qui avaient été en réquisition. 

Le major de Seydlitz avait été envoyé le 18 au matin pour exé- 
cuter une reconnaissance sur Zalésie ; à une lieue et demie environ 
de l'autre côté de Biala, il fut attaqué par l'ennemi avec des forces 
supérieures et forcé de se retirer sur notre position. Nous avions 
devant nous un marais considérable, les digues qui le traversaient 
étaient occupées par le 1 e1 ' bataillon du 2 e régiment léger. L'ennemi 
arriva presque avec le major de Seydlitz ; il força à la retraite 
notre cavalerie qui s'était avancée en soutien jusqu'au delà de la 
digue. Il montra, outre quelques régiments de cavalerie, une très 
importante ligne de tirailleurs qu'il soutint par des masses d'in- 
fanterie et d'artillerie. Le général Reynier fit alors avancer avec le 
bataillon de Niesemeuschel et une compagnie du bataillon de gre 
nadiers Anger, le 2 e bataillon du 2 8 régiment léger en soutien du 
I er bataillon pendant que notre infanterie, par son feu très bien 
dirigé, rendait impraticable à l'ennemi de se déployer en face de notre 
position. II ne put que nous tirer quelques coups sans nous cau- 
ser de dommage. 

Le général Reynier fit alors traverser le marais un peu plus loin 
près d'un moulin à deux compagnies du 2 e régiment léger et le 
prince de Schwarzenberg à un bataillon d'Esterhazy très habile- 



— 92 - 



ment conduit par le comte de Latour ; l'ennemi fut attaqué à 
l'improviste sur son flanc droit et poursuivi par notre infanterie 
légère avec sa bravoure ordinaire, il dût nous laisser un canon 
de 12 avec son attelage et tous ses servants. Je reçus ordre de sou- 
tenir cette attaque avec la brigade du général-major de Steindel 
que suivit un peu plus tard une partie de la division autrichienne 
Bianchi, l'ennemi dut alors naturellement renoncer à son attaque 
de front; il fut poursuivi jusqu'à Zalésie et il dut se retirer avec 
des pertes considérables. 

Les troupes de Votre Majesté ont pris outre le canon enlevé 
io5 prisonniers, mais avec cela elles ont fait des pertes sensibles. 
Parmi les morts, nous regrettons seulement le major de Trotha du 
I er régiment de Polenz chevau-légers, mais je crains que nous ne 
perdions encore quelques officiers parmi ceux indiqués dans le 
supplément ci-joint. 

C'est avec la plus grande satisfaction que je dois rendre compte 
à Votre Majesté de la conduite brave et distinguée de toutes nos 
troupes et de leur bonne volonté à supporter ces fatigues. 

L'opinion du général Reynier à ce sujet est contenue dans le sup- 
plément. D'après le dire des prisonniers c'était la division du géné- 
ral Essen et une partie de la 9 e division avec 48 canons qui entreprit 
contre nous cette attaque. 

Il résulte des mouvements de l'ennemi que notre fréquent chan- 
gement de position et de marche, cette dernière a été modifiée 
complètement quatre fois, l'a rendu complètement incertain et 
qu'il a été forcé à des détachements considérables. Un corps envoyé 
par lui vers le Niémen jusqu'à Mostouï a livré au général Mohr un 
combat qui a été très malheureux pour l'ennemi. De sa personne, 
le général Tormasof doit être parti pour le grand quartier général ; 
l'amiral Tchitchagof a pris le commandement de toute l'armée. 
L'ennemi s'est encore renforcé par une partie de la division du duc 
de Richelieu ; par contre, nous attendons dans quelques jours la 
32 e division, forte de 12 000 hommes environ, 8.000 Autrichiens et 
quelques escadrons de Polonais. 

Afin de procurer quelque repos aux troupes qui sont très fatiguées 
et de rétablir de nouveau complètement la communication perdue 
avec Varsovie, le corps austro-saxon s'est retiré le 19 jusqu'à 
Chotycze et le 20 jusqu'à Skryssev à une heure de Droghitschin ; il 
y a pris position de ce côté du Bug. Malgré de fréquents changements 
de direction de marche, nous n'avons perdu, malgré la supériorité 
de l'ennemi, aucun de nos transports et nous n'avons eu aucune perte 
en dehors de celle marquée dans les états ci -joints. 



- 93 - 



Nos renseignements sur la Grande Armée ne vont que jusqu'au 
3o septembre, l'Empereur était encore à Moscou. 

Lecocq au roi. Orla, 3 novembre (A. S.). - 

Le corps réuni austro-saxon est resté jusqu'au 27 de ce mois dans 
sa position entre Siedlec et Droghitschin, les troupes de Votre 
Majesté en particulier à Skryssev sur la rive gauche du Bug - , vu 
que le rapide départ de tous les avant-postes russes établis sur les 
deux rives du Bug- dans la direction de Brest et Wisoki semblait 
indiquer un mouvement ennemi. Dans cette supposition, on prit 
aussitôt les mesures nécessaires. Par ordre du général en chefBey- 
nier on jeta deux ponts sur le Bug à Vassilow, non loin de Dro- 
ghitschin, et à Granna. Le corps saxon y défila le 29 ; les Autrichiens 
et la brigade française qui nous avaient rejoints, le 3o,eton se plaça 
entre Siematitsché et Droghitschin. Les reconnaissances saxonnes 
et autrichiennes avaient dans ces journées rencontré l'ennemi dans 
les environs de Visoki, de Niemirov et avaient dû se retirer avec 
une perte de 11 hussards de notre côté. 

Il est déjà extrêmement difficile d'obtenir des renseignements 
sûrs d'un ennemi qui est toujours entouré de troupes légères et 
même, si l'on est assez heureux pour en prendre quelques-uns, ils 
ne sont pas instruits des mouvements de la seconde ligne. 

Il ressortait pourtant de toutes les nouvelles rassemblées avec la 
plus grande peineque l'ennemi marchait en plusieurs colonnes sur 
Ghéréchev et de là vraisemblablement sur Slonim, tandis qu'il 
cherchait à nous occuper et à nous arrêter à Brest et à Visoki avec 
12.000 ou i3.ooo hommes. Cette nouvelle direction de l'ennemi est 
de la plus grande importance non seulement pour notre corps, 
mais pour tous les autres corps de la Grande Armée. Elle peut avoir 
pour but : 

i° la réunion avec le corps du prince de Wittengstein ou 

2 0 avec le général Hertel et la garnison de Bobrouisk ou 

3° avec la Grande Armée à Toula et Kalouga. 

Dans les deux premiers cas, elle mettrait dans le plus grand 
embarras les corps des maréchaux Saint-Cyr et Victor et dans le 
troisième, l'armée de l'Empereur lui-même. 

Dans ces circonstances, on décida une marche de flanc dans les 
environs de Bielsk et un passage de la Narew, ce qui s'est effectué 
jusqu'à présent sans grande difficulté. La cavalerie légère saxonne 
et autrichienne exécuta sur Niemirov et Visoki de fortes recon- 
naissances afin de couvrir encore mieux cette marche de flanc ; 
elles rejetèrent partout l'ennemi ; après s'être réunies, elles ren- 



- 94 — 



contrèrent enfin à Visoki un fort soutien des avant-postes ennemis, 
ce qui occasionna aux Autrichiens, une perte de 70 chevaux. Les 
troupes de Votre Majesté ne perdirent à cette petite affaire qu'un 
homme, mais je dois avouer avec une forte douleur à Votre Majesté 
que c'était un des meilleurs officiers de la cavalerie, M. le major de 
Seydlitz, commandant du régiment prince Clément, chevau-légers, 
a été tué. 

L'escadron de ce régiment qu'il conduisait avec le capitaine de 
Oetzen, fit avec la plus grande bravoure une très heureuse attaque ; 
il délivra les hussards autrichiens et força la cavalerie ennemie à 
la retraite. La grande utilité des lances dans cette guerre se con- 
firme complètement à cette occasion, de même que la confiance que 
les hommes du régiment prince Clément ont en elles. 

Vu le grand embarras où je me trouve peu à peu par la perte de 
tant d'officiers supérieurs, je n'ai pas trouvé pour le moment d'au- 
tre moyen de remède, que de confier provisoirement le commande- 
ment du régiment prince Clément au major de Thummel du 
régiment de cuirassiers du corps qui vient d'ariver ici. C'est natu- 
rellement un commandement provisoire pour lequel je demande le 
consentement de Votre Majesté. 

Neuf bataillons de la division Durutte qui ne nous avaient pas 
encore rejoints, sont déjà partis de Varsovie et nous arrivent à mar- 
ches forcées. 

Nos renseignements de Moscou vont jusqu'au 19 octobre. Ce jour 
l'Empereur s'était mis en marche contre Kalouga. 

Le corps du maréchal Gouvion Saint-Cyr a été rejeté après quel- 
ques vifs combats. Le maréchal Victor accourt à son secours. 

Lecocq au roi. » Weli Krinki, Svislotsch, 19 novembre 

(A. S.). 

Depuis mon dernier rapport que j'ai adressé à Votre Majesté 
d'Orla, j'ai été empêché d'envoyer d'autres renseignements sur les 
troupes qui m ont été confiées, en partie à cause des communica- 
tions interrompues pour quelques jours, en partie à cause d'un 
combat de six jours et des fatigues de toute sorte. J'utilise la pre- 
mière occasion possible avec d'autant plus de joie que j'ai à vous 
rapporter les résultats agréables de nos efforts. 

Tous les renseignements concernant l'armée de l'amiral Tchit- 
chagof s'accordaient sur ce point qu'il continuait sa marche sur 
Slonim, Nesvij et Minsk. Le passage de la Narew par le corps 
austro-saxon fut décidé et exécuté par les troupes de Votre Majesté 
à Narewka etRoudnia et par les Autrichiens à Ploski le 5 et le 6. 



— 95 — 



Les fortes marches et les mauvais chemins que notre corps rencon- 
tra jusqu'à Roudnia, nous forcèrent aux plus pénibles efforts, ils 
occasionnèrent la perte de beaucoup d'équipages insignifiants et 
d'environ 5o soldats qui ne purent suivre le corps par suite de fati- 
gue et furent tous pris par les cosaques. Le défilé de Roudnia 
demeura occupé par nous le 6 et le 7. Le corps eut un jour de repos 
absolument nécessaire à Svislotsch ; il continua le 8 sa marche sur 
Hornostajewice. Contre notre attente, l'arrière-garde de Roudnia 
fut si vivement rejetée vers Porozov que la route de Svislotsch 
était complètement libre, et que notre parc d'artillerie et nos équi- 
pages qui s'y trouvaient étaient exposés au plus grands dangers. Le 
bataillon prince Frederich et deux escadrons de Polenz dragon 
furent aussitôt envoyés pour le couvrir dans la nuit du 8 au 9 à 
Svislotsch; ils accompagnèrent le parc jusqu'à Gnesno sans être 
inquiétés. 

La forte attaque de l'ennemi sur notre arrière-garde rendait 
impossible pour le moment la continuation de la marche sur Slo- 
nim ; elle exigeait des mesures sérieuses pour nos derrières. Con- 
vaincu de la faible force de l'ennemi, notre corps fit cependant seul 
halte tandis que les Autrichiens continuaient leur marche sur SIo- 
nim ; le 10 fut employé par nous à une forte reconnaissance sur 
l'ennemi. Le détachement qui avait accompagné l'artillerie à 
Gnesno reçut ordre de s'avancer par Weli Khrinki, jusqu'au delà de 
Svislotsch, tandis que le lieutenant-colonel de Bose avec son batail- 
lon s'avancerait de Hornostajewice vers Svislotsch et le général 
de Gablenz, avec la plus grande partie de son avant-garde contre 
Roudnia. La route de Roudnia était donc attaquée de front et sur 
le flanc droit ; l'ennemi fut forcé de l'évacuer, jusqu'à Roudnia. 
L'avant-garde du général de Gablenz réussit à surprendre une 
garde d'environ 4o cosaques et kalmouks qui furent sabrés ou faits 
prisonniers. 

Le détachement venu de Gnesno attaqua aux environs de Svis- 
lotsch une cavalerie supérieure, la rejeta et fit prisonnier deux offi- 
ciers et 24 hommes. Sur une dépêche trouvée à cette occasion qui 
était adressée en double aux généraux Sacken et Essen par le géné- 
ral Melissino, nous apprîmes que nous avions les deux corps réunis 
sur notre flanc droit. Le 11 le corps se retira jusqu'à Sokolniki afin 
de recueillir nos reconnaissances et de laisser au parc d'artillerie 
le temps d'atteindre Volkovisk et Piaski ; le 12, il se porta en avant 
jusqu'à Lapenitsa. 

Dans une forte reconnaissance sur Roudnia le major de Watz- 
dorf fut poursuivi avec beaucoup de vivacité par l'ennemi et il ne 



— 96 — 

•« 

put échapper à une perte sensible que par le grand sang-froid de sa 
troupe et par la manière convenable dont il la conduisit. 

Le général Reynier voulait faire reposer le i3 le corps à Lapé- 
nitsa, mais l'avant-garde du général de Gablenz fut attaquée à 
9 heures du matin avec tant de vivacité par l'ennemi qu'elle dut se 
replier rapidement de Porozov et de Hornostajewice sur la posi- 
tion du corps vers Lapenitsa. La 2 e division fut de suite portée en 
avant pour soutenir l'avant-garde ; elle trouva les forêts devant le 
front déjà fortement occupées par l'infanterie russe, mais le géné- 
ral Reynier, estimant leur occupation absolument nécessaire pour 
juger, au moins en quelque façon, la force de l'ennemi, ordonna 
d'attaquer cette foret malgré un feu de canons et de mousque- 
terie ininterrompu. L'ennemi put en être repoussé à la tombée de 
la nuit, mais non complètement chassé. Dans la plaine, la cava- 
lerie russe avait dû fuir devant notre artillerie. Toutes les déposi- 
tions des prisonniers s'accordaient à dire que le général Sacken se 
trouvait déjà en face de nous. Le général Reynier qui était séparé 
par trois jours de marche des Autrichiens, ne jugea pas pratique 
d'attendre une nouvelle attaque dans la position de Lapenitsa. Le 
corps partit à 2 heures du matin en deux colonnes et se dirigea par 
Blenkitna et Izabélin vers Volkovisk où il occupa le il\ une position 
très avantageuse ; elle avait pourtant l'inconvénient qu'il n'y avait 
pour le quartier général aucun autre local convenable que directe- 
ment sur la ligne des avant-postes. La dernière partie de la division 
Durutte se réunit dans cette journée au Vile corps d'armée. Notre 
arrière-garde avait été faiblement poursuivie par l'ennemi et jus- 
que-là il avait montré peu d'esprit d'entreprise ; nous fûmes donc 
d'autant plus surpris, lorsque, dans la nuit du i4 au i5, l'ennemi 
attaqua Volkovisk avec une telle impétuosité qu'il se trouva dans la 
ville avec mes avant-postes. Malgré la plus vive pluie de balles, 
malgré le plus épouvantable mélange de langues, parce que des 
Espagnols, des Français, des Saxons et des Russes se battaient 
ensemble dans la ville, on réussit pourtant avec le bataillon de gre- 
nadiers Spiegel, le bataillon Anger de l'infanterie légère et le 
2° bataillon du prince Frederich à occuper l'ennemi jusqu'à la 
pointe du jour avec l'attaque de la ville en flammes et à rétablir de 
tous côtés l'ordre dans la position. Dans le désordre de cette nuit, 
le drapeau du 2e bataillon du prince Frederich tomba entre les 
mains de l'ennemi ; c'est avec une perte considérable de tués et de 
blessés la seule que nous ayons à regretter. La plus grande partie 
des équipages qui se trouvaient au quartier, à l'exception de quel- 
ques malheureuses exceptions, ont été sauvés. Je ne puis assez 



— 97 — 



vanter à Votre Majesté le calme et l'ordre remarquable et la bra- 
voure des troupes. C'est à eux que nous sommes redevables de 
notre faible perte. Le i5, à la pointe du jour, l'ennemi forma ses 
colonnes d'attaque contre l'aile gauche de notre position. Il déploya 
toute la force de ses masses et nous vîmes que nous avions affaire 
à tout le corps du général Sacken dont la force, d'après un cour- 
rier enlevé par les Autrichiens à Slonim, s'élevait à 18.000 hom- 
mes d'infanterie et 7.000 hommes de cavalerie. Vers 9 heures l'aile 
gauche de notre position fut attaquée avec vivacité par la plus 
grande partie de la cavalerie russe. Convaincu de l'importance de 
ce point, le général de Gablenz avec toute notre cavalerie attaqua 
avec tant de vivacité l'ennemi qui était environ deux fois aussi 
fort que nous, qu'il le chassa de la hauteur dans le plus grand 
désordre et le rejeta sur un pont où le feu de notre artillerie 
à cheval acheva le désordre de ses colonnes. Cette attaque vérita- 
blement magistrale de la cavalerie de Votre Majesté où le brave 
colonel Engel à la tête de son régiment reçut sept blessures, sauva 
notre position ; elle nous laissa le temps d'occuper le flanc gauche 
avec de l'artillerie, de façon que toutes les attaques ultérieures 
des colonnes ennemies furent arrêtées dans leur préparation par le 
feu de notre artillerie. L'ennemi n'en manœuvra pas moins sans 
arrêt dans la nuit du i5 au 16 contre notre position. Un feu de 
tirailleurs entretenu avec une vivacité variée, des démonstrations 
toujours vainement répétées contre notre flanc gauche furent les 
seuls résultats de tous ces mouvements où le régiment du prince 
Antoine sous le colonel Ryssel montra particulièrement le plus 
grand sang-froid. 

Le général Reynier convaincu de l'impossibilité de maintenir 
complètement libre la communication avec Vilna, Grodno et Varso- 
vie, en ayant un corps de 24.000 hommes sur les derrières, avait 
déjà envoyé le i4 un officier au prince de Schwarzenberg avec prière 
de nous soutenir avec une partie de son corps en attaquant l'aile 
droite russe. 

Le 16 au soir, l'ennemi avait également fait un nouvel essai sur 
notre flanc gauche lorsque les canons de l'avant-garde autrichienne 
commencèrent à se faire entendre sur les derrières de la position 
ennemie à Izabélin. Ce fut pour nous le signal d'une attaque géné- 
rale de Volkovisk ; quatre compagnies de Wurzbourg, huit com- 
pagnies françaises du régiment lie de Ré et Méditerranée soutenues 
par le feu de toutes nos batteries rejetèrent l'infanterie ennemie de 
Volkovisk ; seule la fatigue de toutes mes troupes et l'incendie de 
la ville de Volkovisk que les Russes allumèrent de nouveau, nous 

7 



— 98 — 



empêchèrent de poursuivre pendant la nuit l'ennemi qui se retirait 
de tous côtés. 

On pouvait prévoir que l'ennemi se retirerait par Svislotsch et 
Roudnia, c'est pourquoi l'on chercha à tout mettre en œuvre pour 
arriver avant lui ou au moins en même temps à Roudnia. Le 17, le 
VII e corps d'armée marcha à la pointe du jour sur Sokolniki où, 
malgré tous les efforts, on ne put entrer que vers le soir. Les Autri- 
chiens s'avancèrent ce jour jusqu'au delà dePorozov vers Roudnia. 
L'ennemi avait marché jusqu'à Svislotsch dans la nuit du 16 au 17, 
le 17 de Svislotsch au delà de Roudnia, et lorsque le 18 au matin 
notre avant-garde arriva entre Vel Ghrinky et Svislotsch, nous ne 
pûmes atteindre que la cavalerie de l'arrière-garde ennemie. Le 
général Reynier la fit de suite attaquer avec la plus grande vivacité 
par les têtes de nos colonnes. Le général de Gablenz fit de nouveau 
une très heureuse attaque qui força la cavalerie ennemie à une 
rapide retraite, mais qui, vu sa supériorité, ne se passa pas de notre 
côté sans perte. Le corps prit position à Vel Ghrinki, le général 
Reynier poursuivit avec l'avant-garde et le régiment prince Frede- 
rich l'ennemi jusqu'à Roudnia. Celui-ci avait occupé fortement avec 
de l'infanterie et de la cavalerie la forêt et la digue de Roudnia ; 
convaincu que la dernière fraction de ses équipages dont il avait 
déjà perdu une partie lui seraient enlevés sans espérance de salut, 
il nous opposa jusqu'au soir par ses tirailleurs et son feu de 
mitraille une vive résistance, jusqu'à ce que le général Frelich, en 
l'attaquant sur son flanc droit, l'eût forcé à la retraite. L'enlève- 
ment du pont sur la Narew à Roudnia mit un terme pour aujour- 
d'hui à la poursuite de l'ennemi, et le général Reynier donna aux 
troupes très fatiguées du corps d'armée un jour de repos. 

Les Autrichiens favorisés par leur forte cavalerie ont enlevé une 
grande partie des équipages russes et fait jusqu'à hier 2.5oo pri- 
sonniers parmi lesquels se trouvent un colonel, deux majors et 
environ 3o officiers. De tous côtés on fait encore des prisonniers 
3'usses, on ne peut assez décrire le complet épuisement de ces trou- 
pes. 

L'ennemi a vraisemblablement pris sa direction sur Chérechev, 
nous n'avons encore à ce sujet aucune nouvelle précise. Des détache- 
ments de cavalerie autrichienne sont partis sur Proujanouï et vers 
Chérechev afin d'y enlever les transports russes qui s'y trouvent. 

Votre Majesté verra par les états ci-joints la perte que nous avons 
eue dans ces divers combats en officiers tués et blessés. Il m'est 
impossible pour le moment de joindre un état détaillé de la perte 



- 99 - 



en sous-officiers et soldats. Elle se monte au plus à 5oo ou 600 tués 
ou blessés. 

Nous n'avons pas encore de renseignements portant si dans ces 
marches l'un ou l'autre de ces convois qui nous suivait, a été perdu. 
Je considère non sans fondement cette perte comme insignifiante, 
parce que j'ai déjà reçu un rapport relatif à l'heureuse entrée de 
toute la section de l'hôpital, du parc de vivres et du parc d'artille- 
rie ; je suis seulement encore inquiet pour le transport des vivres 
qui sans aucun doute nous est très utile. 

Tous les renseignements nous manquent sur la Grande Armée ; 
d'après les dernières nouvelles, l'Empereur était le 4 à Smolensk et 
allait à marches forcées sur Orcha. L'amiral Tchitchagof continue 
sa marche avec 4o.ooo hommes sur Minsk. Les divisions autri- 
chiennes Frimont et Siégenthal sont restées à Slonim pour l'ob- 
server. 

Lecocq au roi. Brest, 29 novembre (A. S.) 

J'ai l'honneur d'annoncer à Votre Majesté Royale que le VII e corps 
d'armée est parti le 20 de Vel Ghrinki de concert avec les Autri- 
chiens et qu'il a marché par Roudnia à Chéréchev et, de là, par 
Tschernavtschitschi sur Brest où il entra le 26. 

Le général ennemi Sacken a pris le même chemin avec la plus 
grande partie de son corps ; il n'a pu passer qu'une petite colonne 
par Kamenets et une forte fraction de cavalerie par Kobrin. De 
Brest, il s'est retiré jusqu'à Ratno, et il est hors de doute qu'il se 
replie par les marais vraisemblablement jusqu'à Kovel et Loutsk. 
Son arrière-garde a été poursuivie par notre corps sans interruption 
de Vel Ghrinki à Brest tandis que, pendant la marche, les Autri- 
chiens menaçaient tous les jours son flanc droit. Les mauvais che- 
mins et le rétablissement d'un grand nombre de ponts que nous 
avons tous trouvés rompus par l'ennemi retardèrent notre marche et 
exigèrent de grands efforts en tout genre. Notre avant-garde est 
seule à avoir quelquefois combattu pendant ces marches ; ces 
actions tournèrent chaque fois à son plus grand honneur vu la 
supériorité de l'ennemi et elle ne perdit pas en tout plus de dix 
hommes. Le 20 elle fut attaquée dans la nuit à minuit près de 
Rzeczyca par 600 cosaques soutenus par quelque infanterie. Le 
calme et la vigilance de la grand'garde de cavalerie sous le lieu- 
tenant Urlaub et la rapidité véritablement digne d'éloges avec 
laquelle toutes les troupes de l'avant-garde se trouvèrent sous les 
armes, nous procurèrent que tous les désavantages de cette attaque 
retombèrent sur l'ennemi. La grand'garde avait réussi à attirer la 



— 100 — 



cavalerie ennemie sous le feu de notre infanterie légère et des 
canons placés dans une embuscade, ce qui la força à une rapide 
retraite avec une perte très considérable. De notre côté, il n'y a eu 
de blessé qu'un homme de l'infanterie légère. 

La perte de l'ennemi de Volkovisk à Brest doit se monter au moins 
à 8.000 hommes. Jusqu'à Vel Ghrinki nous avions déjà 2.400 pri- 
sonniers; dans la marche jusqu'ici, l 'avant-garde saxonne a pris 
2.100 hommes et les Autrichiens environ 1.400. Le colonel autri- 
chien Scheiter exécuta avec trois escadrons une surprise très heu- 
reuse sur la cavalerie russe à Proujanouï ; il fit prisonniers 
34o cosaques et 10 officiers d'un régiment de cosaques de l'Ukraine 
nouvellement levé. A Brest nous trouvâmes un hôpital de 
800 Russes et délivrâmes environ 200 prisonniers saxons et autri- 
chiens. Un major et 17 officiers subalternes se trouvent parmi les 
prisonniers russes faits par nous. Le major de Watzdorf a éga- 
lement enlevé sur le chemin de Brest à Ratno 19 voitures avec des 
munitions russes. 

L'ennemi qui, depuis l'affaire de Volkovisk, marche presque 
toutes les nuits sans interrruption et aussi pendant le jour, doit 
combattre avec nous ou avec les Autrichiens ; il a, en outre des pri- 
sonniers que nous lui avons faits de notre côté, perdu un très grand 
nombre d'hommes à cause du froid, de la faim et de la fatigue qui 
sont morts ou errent sur toutes les routes et tous les villages. Les 
troupes de Votre Majesté Royale ont peu souffert par ces fatigues 
nombreuses ; la perte est surtout grande auprès de la division 
Duruttequi se compose absolument de jeunes gens qui sont restés 
sur toute la route. Le manque de souliers, bottes et fers nous met 
dans la plus grande angoisse. J'ai trouvé une ressource dans le 
dur moyen de changer les bonnes capotes des Russes prisonniers 
contre nos mauvaises. De nombreux convois de convalescents sont 
en chemin des hôpitaux de Varsovie, Pultusk et Bialystock ; la 
mortalité dans ces hôpitaux est bien petite en comparaison de celle 
de la précédente campagne. 

Le général major de Sahr qui, étant très malade, était parti pour 
Varsovie est en train de se guérir. Le général major de Gablenz 
a également quitté le corps depuis quelques jours pour cause de 
maladie; il est hors de danger. Le colonel Hann commande l'avant- 
garde pendant son absence. L'amiral Tchitchagof a passé la rivière 
et rompu les ponts derrière lui et a déjà occupé Minsk. La plus 
grande partie des magasins qui s'y trouvait doit pourtant avoir été 
sauvée. Nous n'avons aucune nouvelle précise de l'armée du maré- 
chal Victor. Très vraisemblablement le prince de Witlgenstein a 



— 101 — 



repassé la Dvina. Sa Majesté l'Empereur s'est mise en marche le i4, 
de Smolensk sur Orcha. 

Votre Majesté a dû être informée par le baron de Thielman de la 
situation. Le lieutenant de Sartowicz que j'avais envoyé avec 
5.ooo thalers en or pour les régiments de la brigade Thielman, a 
rempli le but de son voyage plus heureusementque l'on pouvait l'es- 
pérer, il est arrivé hier ici. Nous attendons le retour d'un courrier 
envoyé par le général Reynier au duc de Bassano pour savoir les 
mouvements que les deux corps du prince de Schwarzenberg et du 
général Reynier feront après quelques jours de repos. D'un côté les 
mouvements de l'amiral Tchitchagof exigent un changement de 
notre direction de marche sur Minsk, de l'autre la complète des- 
truction du corps de Sacken et, par là, l'occupation possible d'une 
grande partie de la Volhynie est bien plus vraisemblable et plus 
attrayante. Jusqu'à la solution de ces questions, nous pouvons nous 
borner vraisemblablement à occuper les issues des marais de Pinsk 
à Brest. J'aurais adjointà mon rapport une situation de l'effectif du 
corps qui m'a été confié, s'il n'était pas absolument impossible 
d'obtenir des régiments des indications précises sur leur effectif. 
Des gens que l'on croyait prisonniers se retrouvent chaque jour 
auprès de leurs régiments, tandis que sur les derrières de l'armée 
nombre de petits transports ont été perdus. Malgré tous les efforts on 
ne peut compter sur un résultat qu'après un repos de plusieurs 
semaines. Je puis assurer avec certitude à Votre Majesté qu'après 
l'arrivée des 1.000 hommes de renfort que le lieutenant-colonel de 
Lehman conduit, le corps n'aura pas 5oo hommes de moins que le 
complet. Que Votre Majesté daigne être persuadée que de mon côté 
tout sera employé pour maintenir l'ordre nécessaire, mais que c'est 
une impossibilité pour moi et mes subordonués de répondre à ce 
but dans ces marches de chaque jour et alors que la direction a été 
changée au moins vingt fois. 

Nous recevons dans ce moment l'ordre pressant du duc de Bas- 
sano de marcher contre le corps de l'amiral Tchitchagof et nous 
partons demain d'ici pour ce motif afin de nous diriger sur Slonim. 



VI. - Lettres de Schwarzenberg à Metternich 



Schwarzenberg à Metternich. Kowel, 29 août (K. H. A.). 

C'est en toute hâte, mon cher ami, que je vous envoie ces lignes 
par le major Welden qui est un homme dévoué, capable de vous 
mettre au fait de notre position. Nous ne couchons pas sur des lits 
de rose, nous sommes fatigués, mais jusqu'à cette heure la fortune 
nous a secondés et on sent moins les souffrances quand la victoire 
les adoucit. Officiers et soldats se battent avec la plus grande dis- 
tinction. Il n'y a pas l'ombre d'un acharnement (sic) et je défie 
qu'on se batte mieux. Nous sommés ici un bon nombre de la vieille 
bande et il n'y a qu'une voix là-dessus. L'armée du Danube me gêne 
beaucoup ; si elle me tombe sur le corps, l'ennemi est au moins de 
trois quarts plus fort que moi, et a plus du double de cavalerie, ce 
qui est un article important. J'attends Bauer commîle Messie pour 
savoir si j'aurai de l'argent de là-bas. Je suis dans le plus grand 
embarras car je n'ai plus le sol pour le mois prochain ; l'officier ne 
peut absolument pas se passer de ses gages. Velden vous en dira 
des détails ; je serai forcé d'emprunter de l'argent à Varsovie, à 
raison de 2 1/2 et 3 par mois, si je reçois un effet de Smolensk, car 
il est impossible de se passer d'argent et on me damnera à Vienne, 
on criera au meurtre, cependant que faire, choisir entre deux maux 
le moindre, il ne me reste pas d'autre parti. Faites sentir à notre 
bon et excellent maître que ma position est cruelle et que, si je me 
laisse aller à des mesures violentes, je sors de mon caractère par 
conviction, car personne ne déteste plus que moi ces sortes d'actions 
desquelles on ne peut pas justifier par la plus urgente nécessité. 
Smolensk est une brillante affaire, mais c'est une bataille qu'il 
nous faut. Adieu, mon ami, faites que l'Empereur ne m'abandonne 
pas, il perdrait sa propre cause. Je vous réponds qu'il n'a pas de 
serviteur plus attaché et prêta quitter sa place et la céder à tous 
ceux qui m'envient une pénible et périlleuse besogne. Je sais qu'on 
est bien aisede dénigrer ma conduite, mais je m'en moque. L'Empe- 



— 103 - 



reur est juste. Vous aurez soin de lui présenter le tableau sous ses 
véritables couleurs ettous les coups de ces fameux critiques tombe- 
ront à faux. Encore une fois adieu. Que le ciel donne une fin pro- 
chaine à tout ceci, voilà mes vœux. 

Schwarzenberg à Metternich. Holoby, 8 septembre 

(K. H. A.). 

Mille remerciements de votre aimable lettre du 27. Sa Majesté 
l'Empereur, en conférant le régiment d'Àlvinzi au prince de Hesse, 
le grade de général à Suden, m'a fait encore plus de plaisir à moi 
qu'à eux et je lui en suis bien reconnaissant. Me voici établi derrière 
le Styr, je crois que l'Empereur Napoléon ne pouvait guère s'atten- 
dre à voir que le corps auxiliaire serait plus utile dans cette cam- 
pagne ; il semble même que nous attirons à nous les forces qui 
viennent du Danube, ce sera fort désagréable pour nous, puisque 
je ne pourrai guère résister, mais ce serait une nouvelle faute de la 
part des Russes et qui conviendrait beaucoup à Napoléon, parce 
qu'ils prendront, en me suivant dans le Grand-Duché une direction 
qui ne le générait aucunement, d'autant plus qu'il y aura des réser- 
ves à Grodno, Vilna, Minsk; s'ils s'affaiblissaient pour marcher vers 
ces corps, ils me mettent dans le cas de pouvoir reprendre l'offensive. 
Si l'Empereur peut faire manœuvrer un corps de Mohilev le long 
du Dniéper, cette armée serait forcée de perdre beaucoup de terrain 
pour gagner Kiew et, en les poursuivant de près de mon côté, on 
pourrait lui faire bien du mal. 

Je ne puis cependant pas me flatter que l'Empereur Alexandre 
fera la paix sans tenter une seconde campagne, on ne la lui propo- 
sera guère brillante et alors il croira pouvoir l'avoir au même prix 
l'été prochain avec des efforts renouvelés. Si l'Empereur Napoléon 
arrive à Moscou, que fera-t-il de la ville? elle est trop grande et 
vaste pour être brûlée, trop peuplée pour être occupée ou dépassée 
par l'armée en cas que l'autre voulut continuer sa constante retraite. 
C'est une guerre sur une échelle immense, tout y est hors de pro- 
portion ordinaire. Depuis que j'ai culbuté les premiers détache- 
ments russes à deux lieues de Slonim qui poursuivaient le VII e 
corps, j'ai fait, sans plus perdre l'ennemi de vue, plus de chemin 
pour venir sur le Styr que si j'avais marché de Gratz en Styrie à 
Tetschen J'attends avec la plus grande impatience des nouvelles de la 
Grande Armée. J'en reçois assez régulièrement deux fois parsemaine 
du duc de Bassano qui, en m'en demandant de mon côté, entretient, 
moyennant le concours d'estafettes de Vilna au quartier général, la 
correspondance la plus prompte et la plus exacte entre les corps déta- 



- 104 — 



chés et le quartier impérial. Vous verrez par mon rapport à l'Empe- 
reur ce que j'ai mandé au prince de Reuss; il ne serait cependant pas 
naturel de laisser approcher les armées belligérantes jusqu'à deux 
lieues de la frontière sans prendre une attitude respectable. Il en 
résulterait en même temps un grand désavantage pour moi, car 
l'ennemi, devant se méfier d'un corps prêta opérer, n'oserait jamais 
tenter de passer le Bug même avec des renforts très considérables. 
Je vous rends grâce des soins que vous avez pris de me faire 
enfin payer ce que l'Empereur avait ordonné très positivement, car 
je vous assure que cette manière de Wallis de traiter ceux à qui il 
doit des paiements sacrés comme des personnes qui ont escroqué 
de l'argent à l'Etat, est de la dernière indécence. L'Empereur me fait 
partir subitement de Paris pour prendre le commandement d'une 
armée à l'autre bout de l'Europe, rien n'a pu être préparé. L'Em- 
pereur me fait promettre par vous qu'il se chargera de mon équipe- 
ment; il me coûte bien au-delà de 3o.ooo florins en billets, je les 
dois à tout le monde, je ne puis avoir un sol ; il est bien fâcheux 
d'être vexé de cette manière quand on est jour et nuit à ne pas 
avoir un instant de repos, et qu'il faille encore méditer sur les 
moyens de couvrir des paiements qui ne sont pas les vôtres. J'en 
écris aujourd'hui à l'Empereur, appuyez ma demande. 

Le lieutenant-colonel comte Latour, jeune homme plein de mé- 
rite, brave et intelligent, a rendu les secours les plus signalés à la 
Podubna, je l'avais placé auprès de Reynier; c'est mon premier 
officier de l'état-major général après Stutterheim, et il serait com- 
plètement en état de faire les fonctions. Il est désespéré de n'avoir 
pas été nommé dans le bulletin ; cependant je l'ai particulièrement 
recommandé à l'Empereur ; un de ses parents, pour comble de 
malheur, demande dans une lettre s'il a été à la bataille. 

Je suis très content de Paar, il est très brave à l'ennemi, très 
animé du véritable patriotisme, rempli de zèle, un véritable homme 
de confiance et il me rend les plus grands services au quartier géné- 
ral français où il sait tenir le langage qui convient à un officier 
autrichien. 

Schwarzenberg à Metternich. Holoby, i4 septembre 

(K. H. A.). 

J'attends tous les jours le général Rothkirch pour l'expédier au 
grand quartier général, mais, vu ce que le prince de Reuss me mande, 
je crois que c'est l'argent qui manque et qui retarde son départ. 

Les grands coups doivent être portés à l'heure qu'il est. Dieu 
veuille qu'ils soient décisifs. L'orage gronde autour de nous. Tor- 
mastff est renforcé de tous côtés et l'Empereurlecroit fort de 12.000 



— 105 — 



hommes. Ce maudit courtisan de Tormasof, pour consoler l'empe- 
reur Alexandre, aurait voulu se dire fort de 2.000 hommes. Nous 
l'avons vu pendant deux jours dans les plaines de Podubna où l'on 
voyait chaque homme et il a l'imprudence de dire dans un rapport 
officiel qu'il n'avait que 16.000 hommes ce jour ; nous en sommes 
tous indignés parce que le mensonge est trop grossier et j'en ai 
parlé avec franchise dans une lettre au duc de Bassano. Il dit encore 
nous avoir pris, le 10 août, 3 officiers, i3 sous-officiers et 200 soldats, 
tandis qu'il ne nous a pas pris un seul homme ce jour là, et le pre- 
mier officier autrichien a été fait prisonnier il y a 8 à 10 jours à 
Davigrodeck. C'est un impudent menteur que ce bienheureux 
Tormasof. En attendant, les renforts lui arrivent de tous côtés si le 
rapport de Mohr est vrai. Le général Zapolski avec ses 5. 000 hom- 
mes ne peut encore avoir d'autre destination, en allant à Dombro- 
vitsa, que de venir se joindre également à Tormasof. Je viens de 
recevoir dans la minute l'avis que la colonne de Woinol forte de 
10.000 hommes est arrivée le i3 à Douboï ; on dit que c'est Lan- 
geron qui commande ce corps-là. Si je ne reçois pas 4-ooo à 5. 000 
hommes de renfort, je serai bien au-dessous du nombre stipulé, 
car je ne mets pas 23. 000 hommes sous les armes. On vous mon- 
trera les états, mais c'est le (illisible) qui montre l'affaire sous 
son véritable point de vue. Je commence à avoir beaucoup de 
malades et les manteaux qui sont d'une bien mauvaise qualité com- 
mencent à me manquer dans le moment où le soldat ne peut pas s'en 
passer. Il n'est pas naturel que le corps d'observation ne prenne pas 
une attitude respectable au moment où l'ennemi appuie son aile 
gauche à notre frontière même. Si nous avons une affaire de ce 
côté-là, il est probableque la frontière soit lésée ou par les uns ou par 
lesautres. Un simple rassemblement qui, en couvrant le flanc, aurait 
menacé le flanc de l'ennemi eût été de la plus grande utilité à mes 
opérations. Le duc de Bassano se flatte de voir finir la guerre avant 
l'hiver, mais je ne saurai partager cette opinion; d'abord la guerre 
a ses caprices, on ne bat pas toujours, et puis une armée peut être 
battue sans être écrasée et alors les affaires peuvent traîner en lon- 
gueur. Enfin cela s'éclaircira bientôt et nous en parlerons après. 
En attendant, je ne suis pas trop à mon aise ici et je puis être atta- 
qué dans une position trop étendue; en me rapprochant, les subsis- 
tances manqueront d'autant plus facilement que les chemins sont 
détestables dès que l'on quitte la grande route. C'est là où les maga- 
sins facilitent les opérations. Nous tâcherons de faire au mieux. Le 
général Mohr a fait quelques pertes ; l'affaire a la vérité n'a pas été 
assez bien organisée, mais les corps détachés c'ei t ordinairement le 



— 106 — 



sort d'essuyer quelques échauffourées; le canon est désagréable, mais 
le tout ensemble est peu considérable. 

L'alarme s'est répandue jusqu'à Brest, mais j'espère qu'on se sera 
tranquilisé déjà. 

Schwarzenberg à Metternich. Slawatyce, 2 octobre 

(K. H. A.). 

Ce que j'ai prévu depuis long-temps est arrivé ; l'arméedu Danube 
a été jointe à celle de Tormasof, elle a eu ordre de prendre l'offen- 
sive, et je vous avoue que, si je n'avais pas eu mon armée dans la 
main, je ne m'en serais pas tiré sans faire de très grandes pertes. 
Quoique l'ennemi soit au moins du double plus fort en cavalerie, 
je n'ai pas perdu un fourgon depuis le Styr jusque derrière le Bug, 
mais il y aurait de la folie à livrer bataille contre ses forces réu- 
nies. Je tâcherai de manœuvrer autant qu'il me sera possible, mais 
le triste état de mes chevaux me cause bien des embarras. Les 
nuées de cosaques m'obligent à envoyer toujours de fortes recon- 
naissances. Mes avant-postes doivent passer nuit et jour à cheval 
puisque ces bandits organisés sont rusés. Ils n'aiment guère le feu 
de l'infanterie, ils détestent le canon, mais ils deviennent imperti- 
nents dès qu'ils sont trois contre un. La suite cependant en est que 
les chevaux crèvent sous la selle. Hier par exemple, il en a tombé 
trois pendant la marche, tous les trois de deux escadrons de 
Kienmayer. Je n'ai point de nouvelles de la Grande Armée depuis 
l'entrée à Moscou, ce silence me déplaît. 

Vous trouverez ci-joint la copie d'une lettre confidentielle du duc 
de Bassano et ma réponse ; j'ai dû travailler toute cette nuit pour 
préparer le mouvement derrière la Tourna lorsque ce courrier 
m'arrivaà la pointe du jour où je voulais me jeter une seconde sur 
le grabat fatigué par le travail et par la fièvre que j'avais alors, 
et ainsi ma réponse se ressent un peu de mon humeur. 

Surveillez la manière de laquelle on parle de mes mouvements 
rétrogrades ; sans alléguer de raisons, il suffit de dire on a trouvé 
bien de faire exécuter telle ou telle manœuvre. Ne parlez pas de 
cette lettre à Otto, mon cher ami, pareeque Bassanom'en voudrait 
peut-être. Bonsoir, je suis accablé de fatigue. 

Schwarzenberg à Metternich. 10 octobre (K. H. A.). 

Je suis fâché de continuer ma retraite pour ne pas risquer un 
affront, la cavalerie ennemie étant trop nombreuse. Avouez que ma 
position n'est pas agréable, mais il faut avaler la pilule Je ne puis 
risquer de me voir enveloppé par ces nuées de cosaques. L'Empe- 



— 107 - 



reur Napoléon est à Moscou, mais je n'en ignore pas moins pour 
cela où je trouverai du soutien et ce que je dois faire. 

Je joins une copie de la réponse confidentielle de Bassano qui est 
très aimable. 

Bonsoir mon ami, je n'en puis presque plus de fatigue et de las- 
situde. 

Schwarzenberg à Metternich. 3o novembre (K. H. A.) 

Je vous envoie Louis pour qu'il puisse donner une idée claire et 
précise sur la position de l'armée; l'époque est d'une telle impor- 
tance que je crois qu'il est essentiel de vous mettre là-bas dans le 
cas d'appuyer les raisons qui m'ont obligé d'agir ainsi et pas autre- 
ment. Il ne s'agit pas de morceler les corps, courir dessus comme des 
écoliers et se faire exterminer en détail comme nous l'avons vu pra- 
tiquer. Je suis convaincu d'avoir manœuvré d'après les circonstan- 
ces et que je suis bien loin de mériter un reproche, mais comme 
Napoléon s'est malheureusement trompé dans ses calculs et combi- 
naisons depuis le commencement jusqu'à la fin de cette campagne, 
il est à croire qu'il jugera que sa réputation ne peut être sauvée qu'en 
tâchant de compromettre les autres en les chargeant de tous les torts 
qu'il a eus. Peut-être se propose-t-il aussi de m'y faire jouer un rôle. 
Patience. L'armée est presque nue et sans le sol au cours de l'hiver 
en Lithuanie sans prévoir des quartiers d'hiver. Je n'ai plus que 
25o livres pour les courriers, c'est le fonds de ma caisse ; si je ne 
reçois pas un prompt secours sur mes instances réitérées, je sera 1 
même hors d'état de continuer une correspondance quelconque. Je 
vous avoue que cela peut être très économique, mais pour trancher 
le mot c'est déshonorant pour un grand souverain comme le nôtre, 
tandis que les Saxons se trouvent payés avec la plus grande exacti- 
tude et que le roi leur accorde tout plein de faveurs extraordinaires, 
il n'y a d'ailleurs pas de comparaisons entre la qualité de leurs 
vêtements et les nôtres. Bothkirch ne cesse de me demander de 
l'argent à moi qui n'en ai pas ; il n'est d'aucune utilité,, rappelez-le 
au nom de Dieu, c'est assurément le meilleur parti que vous pour- 
rez tirer de lui . 

Je prie l'Empereur de ne pas me renvoyer Louis. L'hiver achève- 
rait de le détruire et c'est un homme précieux auprès de la troupe, 
sévère, juste, inspirant de la confiance et du respect. Dieu sait ce 
que nous deviendrons, mon cher ami ; dans tous les cas soyez sûr 
que je ne perdrai pas de vue les principes qui m'ont guidé jusqu'à 
cette heure, mais souvent en mon métier des ordres positifs forcent 
l'homme le plus calme à faire des sottises. 



~ 108 — 



Schwarzenberg à Metternich Bialystock, 24 décembre 

[KHA.] 

Votre lettre du 11 décembre m'a été remise par le courrier qui 
m'est arrivé avant-hier et je vous en suis bien reconnaissant ainsi 
que du précieux paquet de café moka ; en le buvant, je me racom- 
moderai un peu avec les Turcs, car je leur en veux beaucoup, 
d'abord parce que Muhib est le plus détestable payeur et puis pour 
m'avoir envoyé par leur maudite paix toute l'armée de Tchitchagof 
sur le corps. Eh bien, mon ami. voici des événements bien extraor- 
dinaires et qui ne rendent nos affaires que plus compliquées au lieu 
de les simplifier comme on avait tout lieu de croire. Ah ! que la 
chute d'un grand homme est lourde. C'est bien le bon Dieu qui a 
pris goût à châtier en persoune sa créature. Le Saint-Esprit qui 
depuis longtemps était accusé de partialité, a été mis de côté pour 
le coup, aussi en a-t-on remarqué pendant toute cette campagne 
absence totale. Jamais pédagogue, de la main la mieux exercée n'a 
plus solidement travaillé son sujet, et il faut avouer que si le bon 
Dieu se mêle d'une affaire, il s'en acquitte en maître. Il y a de la 
recherche dans le choix qu'il a fait de ses instruments, et c'est par 
là qu'il a trahi le prix qu'il mettait à ne partager sa gloire avec 
personne, car il se dit certainement, parmi le nombre immense 
d'imbéciles dont la terre abonde grâce à mes soins, il n'y a cepen- 
dant pas d'imbéciles assez imbéciles pour attribuer les désastres 
inouis de Napoléon à l'imbécile Kutusof et à son faible souverain 
conseillé par un misérable ministre. Il faut avouer que c'est bien là 
le plus fameux coup de pied de l'âne qu'un mortel ait jamais eu la 
fantaisie d'aller chercher. Comme on va travailler notre bon empe- 
reur. Je vous envoie ci-joint la relation que Latour a fait de son 
voyage à*u grand quartier général, il a dû la copier lui-même et 
personne n'en a connaissance. Bassano me mande de Varsovie que 
l'on vous demande en mon absence quelqu'un chargé d'une mis- 
sion extraordinaire pour pouvoir traiter les affaires à Paris. Je par- 
tage vos embarras pour le choix; l'époque est trop importante, il 
faut avoir l'œil bien observateur, une grande connaissance du ter- 
rain pour ne pas s'effrayer inutilement; en un mot, c'est là que 
vous devez avoir un œil, une oreille, une langue, le tout de première 
qualité et dans une tête calme et prudente. Où est-elle cette tête 
parmi celles qui sont à votre disposition. Je suis trop peu instruit 
de nos moyens, de ceux que peut employer la France, de l'état véri- 
table des moyens de la Russie, enfin du tableau politique du reste 
de l'Europe pour oser me permettre un jugement quelconque sur 



— 109 — 



notre conduite à tenir. Je sais seulement que toute la nation doit 
bénir l'Empereur d'avoir pris l'hiver dernier le parti qui lui a coûté 
à la vérité, mais a sauvé sa monarchie qui, tandis que les deux 
colosses voisins s'écharpent et s'exterminent, ne connaît la guerre 
que par les journaux. Je ne sais pas trop comment je sortirai 
encore de cette position ! mon cher ami ; je tâcherai d'occuper les 
frontières du Duché en refusant mon aile gauche qui n'a aucune 
communication . Je voudrai faire prendre les quartiers d'hiver aux 
troupes le long - du Bug, c'est-à-dire entre la Narew et le Bug, mais 
on dit que les Russes veulent faire une expédition sur Varsovie ; 
comme j'ai l'ordre de défendre cette ville qui n'est pas à défendre 
en hiver où la Vistule est gelée, ainsi la tête de pont de Praga facile 
à tourner partout; je crains d'être forcé à me battre au milieu de 
janvier, et alors je perds toute mon excellente armée par le froid 
seul ; ma cavalerie comme de raison, est réduite à bien peu de che- 
vaux en état d'aller et il n'y a que le repos qui puisse la sauver 
d'une ruine totale. Avouez qu'il est cruel de ne pas savoir encore à 
la fin de l'année en Lithuanie où on prendra des quartiers d'hiver. 
Les Russes nous ménagent infiniment depuis huit jours, ils me 
renvoient des traînards, et j'ai permis qu'on leur renvoie des cosa- 
ques pris en patrouille. J'ordonne de redoubler d'attention parce 
que, comme vous le verrez par le rapport à l'empereur, il n'existe 
point d'armistice et que je me méfie de la foi grecque. Je vous 
avoue que je ne sais pas trop comment je réussis à endurer cette 
fatigue d'esprit et de corps, car il y va continuellement de l'hon- 
neur et de l'existence de l'armée, mais je sens que cela n'ira plus 
longtemps, mon sang est en feu. J'ai eu l'agrément de me procurer 
un germe et une descente; j'ai un rhumatisme qui m'empêche 
souvent de dormir le peu d'heures que je puis destiner au sommeil 
et bientôt je ne saurai pas trouver la force pour monter à cheval, le 
bras me refusant la facilité de prendre l'élan qui est si nécessaire à 
mon poids; enfin, mon ami, je suis bien fatigué et j'ai un besoin 
absolu de prendre du repos pendant quelque temps ; mon estomac 
est excellent par une raison toute simple, c'est que, quand je mange 
mal, je mange aussi peu que possible. Le vin que je bois gèle et 
dégèle trois fois par jour, sa qualité primitive n'est pas déjà bien 
merveilleuse, aussi j'en use également avec la plus grande sobriété. 
Que le ciel me sauve de toute cette bagarre et je lui en aurai une 
éternelle reconnaissance. Adieu mon cher ami. 

Je vais prier l'empereur de faire Paar lieutenant-colonel, c'est un 
excellent garçon qui mérite cet avancement de toute manière. Si 
l'empereur, comme je le suppose, l'accorde, et que l'on en parle 



— no — 

dans le beobachter, je vous supplie d'y faire ajouter un petit éloge 
pour lui, comme par exemple que Sa Majesté a accordé cet avance- 
ment sur le témoignage que j'en avais rendu, parlez de sa bravoure 
et de son savoir distingués. 



ERRATUM 



Page 4o, ligne 3i, lire : réunit à son corps le régiment de Veli- 
louky qui venait d'arriver à Loutsk des bords du Kouban ; un 
régiment de cosaques à pied de la mer Noire fut envoyé à Vladimir 
en échange de trois compagnies du régiment de Saratof. 



LAVAL. — IMPRIMERIE L. BARNÉOUD ET C ie . 



L 



DU IHË.1IE A I T E II II 



Campagne de Russie (1812). — Paris, 5 vol. in-8. 

Tome L Opérations militaires, 24 juin- 19 juillet. 



1 vol. gr. in-8 12 fr. 

Tome II. Vilebsk, 20-31 juillet. 1 vol. gr. in-8 10 fr. 

Section historique de l'État-Major de l'Armée. — Tome III : Smolensk, 
1er août-10 août, 1 vol. gr. in-8 avec 2 cartes 18 fr. 

Section historique de i 'Etat-Major de l'Armée. — Tome IV : Smolensk, 
11 août-19 août. I vol. gr. in-8 avec 8 cartes 25 fr. 

Section historique de l'Etat-Major de l'Armée. — Tome V : Supplé- 
ment: 24 juin-10 août. 1 vol. gr. in-8 20 fr. 

Campagne d'Italie (1796-1797). — Tomes I et II. Paris, 2 volumes 
in-8 15 fr. 



Section historique de l'État-Major de l'Armée : Campagne de l'armée 
d'Italie (1796-1797). Tome III. Paris, 1901, 1 fort vol. in-8 15 fr. 

Section historique de l'Etat-Major de l'Armée : Campagne de l'ar- 
mée d'Italie (1796-1797). Tome IV {en préparation) . 

Section historique de l'État-Major de l'Armée : Mémoires sur la Cam- 
pagne de 1796. 1 vol. gr. in-8 avec II cartes 10 fr. 

Section historique de l'État-Major de l'Armée. — Histoire de la cam- 
pagne de 1794 en Italie. 

Tome I : Impartie, texte. 1 vol. gr. in-8 avec 13 cartes. 
2e partie, documents. 1 vol. gr. in-8. 
Supplément des documents. 1 vol. gr. in-8 35 fr. 

Section historique de l'État-Major de l'Armée. — Mémoires sur la 
campagne de 1794 en Italie 5 fr. 

Section historique de l'Etat-Major de l'Armée : Journal des opérations 
du Jlle et du V e corps en 1813 avec un croquis 4 fr. 

Section historique de l'Etat-Major de l'Armée : Registre d'ordres du 
Ile corps dans la campagne de 1813 (sous p?'esse). 

Société d'histoire contemporaine. — Mémoires de Langeron 1812- 
1814 (épuisé) avec un croquis 8 fr. 

Section historique de l'Etat-Major de l'Armée : Historiques de l'armée 
d'Italie pendant la campagne de 1796 (en préparation). 



LAVAL. — 



IMPRIMERIE L. BARNEOUD &' C' B .